C’est vraiment une époque que les moins de 60 ans ne peuvent pas connaître. Une période estivale dont ils imaginent pas un instant qu’elle ait pu exister et qui fait passer celles et ceux qui en parlent pour des vieux illuminés. Une époque qui date de plusieurs années avant… mai 68 ! C’est vous de me dire si c’est bien effacé dans vos mémoires. Il reste parait-il des vestiges pour les sociologues qui se promèneraient, le regard en alerte dans les rues des villes accueillant par exemple une brocante. En effet les traces des années 60 deviennent rares et chères même si elles ne sont pas encore classés parmi les objets des musées.
Un rare vélo Solex poussiéreux me rappelle par exemple l’extraordinaire liberté que cet engin instable à cause de son moteur entraînant la roue avant sous le guidon, m’avait donné en 1963 ! Pourquoi ce repère dans une vie ? Tout simplement parce que l’entrée à l’école normale en poche je me suis offert les plus formidables vacances de mon adolescence sadiracaise. Celles où l’on se sent enfin libéré de la lourde responsabilité de ne pas décevoir ses parents et ses maîtres…et où la fureur de vivre vous tend les bras.
L’été fut formidable car grâce à mon engin motorisé je pouvais écumer toutes les salles champêtres des fêtes locales. Elles étaient nombreuses puisque chaque village s’offrait un week-end de rassemblement intergénérationnel autour du fameux bal du samedi soir ! Les uns à la buvette, les autres au manège et les chercheurs d’or amoureux dans les salles obscures ou torrides.
Le rendez-vous avait ses rites. Et en 1963, tous les ados dont j’étais, attendaient la fameuse série des slows…dans laquelle se trouvait le grand tube que le transistor distillait en permanence sur Europe N° 1 dans le cadre de « Salut les Copains » surtout écouté par les filles. Il y avait une agitation particulière sur le parquet disjoint et branlant de la piste provisoire de danse installée dans un pré un tant soit peu plat ou sur la place près de l’église. Une étrange migration s’effectuait au moment de cette danse dans le sens inverse des aiguilles d’une montre comme celle des gnous partant en file indienne vers le trou d’eau.
La recherche de la cavalière solitaire repérée au milieu de copines ou sagement assise à coté de maman inquiète débutait. Un regard croisé furtivement donnait déjà une indication sur la réponse. En interrogeant de loin on pouvait anticiper sur la réponse de la partenaire du slow de la soirée. Elle avait elle-aussi son « premier choix » et simplement en détournant les yeux elle signifiait qu’elle passait son tour pour attendre le prince charmant qui n’était pas vous (c’était souvent le chanteur ou le guitariste de l’orchestre) ! Impossible cependant de faire « tapisserie » quand toute la piste se garnissait de couples plus ou moins enlacés et que l’on restait sur le banc adossé à la toile surchauffée !
Il fallait parfois pour de Don Juan en herbe davantage plaire à maman qu’à sa fille alors que les critères de l’une et de l’autre étaient bien différents. Fine cravate, chemise blanche à fins carreaux, coupe de cheveux impeccable et allure détendue pas trop envieuse convenait à la surveillante alors que le jean, le chemise ouverte, une abondante chevelure pouvaient avoir un effet bénéfique sur la danseuse.
Si au second tour de salle il n’y avait pas eu d’accroche réelle il fallait se résigner et attendre une autre opportunité en réfléchissant aux rasons de l’échec… A la fois blessant ou logique !C’est été là comme j’ignorais déjà les subtilités rythmiques de la valse à trois temps, du tango argentin ou du paso-doble chaloupé et que je ne me lançais pas dans l’extravagance du rock acrobatique qui scotchait la salle, je restais souvent observateur des succès des autres initiés par leur mère ou leur grande sœur. Mon talent se limitait au piétinement inspiré du slow ce qui diminuait dans une soirée singulièrement le nombre de mes entrées en piste.
Quand arriva en juin puis tout l’été Alain Barrière déclina sa romance prétendant qu’« elle était jolie » et Claude François qu’elles étaient « belles, belles comme le jour ! »Tous deux m’ont procuré tellement de beaux moments quand on échange des banalités avec une fille avec laquelle un partage de renseignements discrets avait autorisé des retrouvailles faussement inopinées. Il n’y avait rien de plus frais, de plus tendre que de tester sa séduction naissante sur un slow sucré distillé par un chanteur d’orchestre distillant une réplique du tube de l’été ! Je n’aimais pas « draguer » mais j’avoue avoir voulu séduire. Nuance !
L’insouciance de la jeunesse permettait d’oublier parfois le temps frais et pourri de juillet et plus encore le poids des regards de « l’accompagnatrice » surveillant la distance sécuritaire entre les corps ou la place de vos mains. Les copines délaissées ou les copains envieux mesuraient l’avancée des « opérations » surtout quand le noir venu la boule scintillante éclaboussait d’éclats lumineux la salle obscure. Être grand constituait alors un véritable handicap. Les commentaires négatifs ou positifs suivraient le lendemain ou le soir même dans chaque cercle.
L’enjeu était mince : parvenir à retrouver la série de slows le dimanche après-midi avec celle qui avait accepté vos maladresses de danseur hésitant. Le bal du jour du seigneur était en effet totalement différent car les approches étaient plus complexes mais la satisfaction d’effectuer une nouvelle brève rencontre estompait le reste. Les matrones s’affichaient davantage mais j’avais l’avantage de cette fameuse première rencontre !
Je n’allais plus « piétiner » dans les salles des bals oubliés du samedi soir dès que les entraînements et les matchs amicaux de football débutaient à la mi-août. Ma passion du ballon rond et ma volonté de gagner ma place en équipe première du CAC me rendit irréprochable la veille des rencontres ! L’été du slow a laissé la place à celui du dribble !
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Souvenir de mon premier « slow » : j’étais déjà un vieux machin, ayant déjà travaillé comme remplaçant avant mon entrée à l’EN. Comme il ne m’avait jamais été permis auparavant de « sortir » non accompagné par les dragons qui me tenaient lieu de famille, je n’avais jamais assisté à un bal (institution diabolique) et encore moins tenté de danser.
Un jeudi soir la « promo » avait été invitée, avec l’approbation des directions respectives, à aller faire danser ces demoiselles de l’EN de filles, dans le but non avoué, mais qui était la tendance à l’époque de pourvoir des « postes doubles ».
J’étais évidemment pas mal empoté, ces demoiselles m’étaient inconnues, sauf une dont j’avais fait connaissance à la libraire où je travaillais et qui faisait « tapisserie ». Alors je me lançais à l’inviter.
– Tu viens ?
– Mais je ne sais pas danser !
– Ça tombe bien, moi non plus.
Et nous voila lancés, intrépides, sur le parquet en nous dandinant et essayant d’improviser quelque chose ressemblant à une danse.
Soudain j’ai pris conscience que nous étions seuls sur la piste : tous les copains et les copines, rangés autour de la salle regardaient le spectacle avec intérêt …
– « Hé ! »Regardez ! Cro Magnon (c’était mon surnom de l’époque) qui danse !
Nous avons continué imperturbables jusqu’à la fin du slow…
Un peu plus tard, lorsque nous avons organisé notre bal de l’EN, il a bien fallu que je m’y mette, car le « patron », avec son accent caractéristique d’un amateur de rugby, avait donné la consigne : « Vous ne devez pas faire danser seulement les normaliennes, mais toutes les jeunes filles ».
Autre temps, autres mœurs.