Lentement une partie de la France plonge dans la culture de l’apéro, ce moment où l’on dit beaucoup de mal entre potes des absents, du boulot, du monde politique en plongeant sa main dans les cacahuètes pour en sortir une pincée ou en engloutissant des canapés dans un fauteuil. Dès le départ au moment de l’invitation il vous est possible de détecter le type de rendez-vous auquel vous êtes conviés. « Passe à l’apéritif » n’a pas du tout la même signification que « je t’attends à l’apéro ». Vous n’irez pas du tout de la même manière.
La première invitation sent le Porto ou le vin cuit quand l’autre exhale l’anis ou le whisky. L’une fleure le petit doigt levé avec verre à pied élancé quand l’autre repose sur la prise en main d’un godet plus ou moins joufflu. La proposition initiale aime bien le salon et le canapé en cuir quand l’autre se contente de la chaise de camping ou de jardin.
Le pantalon blanc, le polo Lacoste s’accordent parfaitement avec « l’apéritif » quand le short et le tee-shirt conviennent à « l’apéro ». Pour ce dernier on sait donner du temps au temps alors que pour « l’apéritif », codifié et sanctuarisé la durée reste limitée. Il n’y a qu’en France où exisye vraiment cette différence entre le verre de l’esbrouffe ou celui de la sincérité.
Bien des gens prétendent que les vacances ne sont réussies qu’avec ces moments de partage entre amis spontanés et libérés mais c’est comme en religion, les croyants sont bien plus nombreux que les vrais pratiquants. La vague d’hygiénisme ambiante a en effet tué les séquences durant lesquelles les bons coups n’étaient pas rares. La peur du « retour » avec les conséquences d’une consommation non modérée, plane sur les tablées de début de soirée.
La fameuse déclaration « allez un dernier pour la route ! » devient vraiment anachronique. La fièvre anisée du samedi soir n’enflamme plus les gosiers. La mise en bière a signé la mort du blanc, du rosé, de la sangria et le punch ! Pas de retrouvailles collectives sans que les « mousses» s’invitent sur le pont car elles sont réputées moins condamnables. Les « vieilles » marques ont disparu ou sont en voie d’extinction.
La bouteille d’un litre de Ricard reste pourtant le produit le plus vendu en France. C’est une question de génération et de région. On constate une faible saisonnalité dans le Sud-Est et le Nord Est puisque la consommation est quasi constante, peu importe la période de l’année. En revanche très forte saisonnalité dans le Sud-Ouest où la consommation de Ricard chute en hiver.
La plus forte consommation s’observe en automne dans le Sud-Ouest, saison des palombières mais au global c’est bien dans le Sud-Est que l’on boit le plus de Ricard. Les Parisiens, bien qu’augmentant leur consommation de Ricard en été, restent sur la dernière marche du podium en termes de consommation globale de l’apéritif anisé. Ils font semblant d’avoir des racines.
Pour « l’apéritif » de nouvelles tendances apparaissent. Le vin blanc sec reprend du poil de la bête alors que le liquoreux n’a plus la cote sauf s’il est transformé en Lillet devenu très prisé outre Atlantique avant que le Trumpignoble n’augmente les taxes. Le Spritz se taille une renommée grandissante. Le Mojito séduit de plus en plus. L’exotisme fonctionne à plein verre. Les cocktails foisonnent (il y a même un voyant extra-lucide du Petit Bar créonnais qui se laisse aller à mélanger du Cognac et du Schweppes) et donnent des signaux d’originalité, de savoir-vivre. La simplicité n’est plus de mise. Elle s’estompe car réputé dangereuse.
Il en est de même pour les accompagnements solides. Les propositions de verrines envahissent les pages de magazines durant la période estivale. Les grandes surfaces de surgelés regorgent de compositions complexes. A l’apéritif la maîtresse de maison joue une bonne part de sa notoriété sur ce qu’elle présente à « l’apéritif ». Pour peu qu’il y ait un zeste de végan dans les propositions et l’honneur est sauf car on s’inscrit dans la catégorie des buveurs pénitents.
Couper un saucisson sec, tailler des lamelles de jambon de pays, tartiner des rondelles de pain de campagne grillé avec du foie gras ou même du pâté, ouvrir une poche de noix de cajou ou faire péter des chips croustillants : autant des gestes indignes qui vous conduiront au tribunal des flagrants délires sanitaires.
Le nutriscore et tous les conseils pour protéger votre avenir de malade qui s’ignore, sont là pour vous classer dans la catégorie des inconscients qui plombent l’assurance maladie. Vous devenez un citoyen dangereux pour vous-même et le budget de la Sécu. Le chameau Béarnais buveur d’eau bénite vous l’a affirmé : pas d’apéros à Matignon.
Dans le fond en cet été de tous les dangers ni « l’apéritif », ni « l’apéro » ne conviennent à l’ambiance générale. Nous sommes responsables de l’aggravation de la dette, du déficit de la Sécurité Sociale, du déséquilibre du régime des pensions et il n’est pas souhaitable de noyer son amertume dans l’alcool ! Au contraire il faut s’habituer à la prohibition de tout ce qui entretient la fraternité ou l’amitié.
Le partage n’est plus de mise. Il n’existe que très peu parmi les adeptes de « l’apéritif » mais il survit encore dans le vrai monde de « l’apéro ». La société se clive chaque jour un peu plus malgré le fait que durant l’été les frontières tombent avec des grands rassemblements où « l’apéritifeur » cherche à s’encanailler en devenant un « apéroprolo ». Une tenue spécifique lui permet de se sentir un pékin moyen.
La querelle sur la chocolatine et le pain au chocolat a vocation à s’étendre à cette opposition entre celles et ceux qui sirotent ou celles et ceux qui picolent ensemble. Un été sans échanges autour d’un verre fut-il sans alcool, c’est un été sans soleil, sans odeurs, sans saveurs, sans couleurs. Vive « l’apérotif » !
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C’est étonnant ce « non goût « que j’ai pour l’apéritif, comme pour le ,digestif, d’ailleurs. Un de mes signes zodiacal non reconnu est sans doute le chameau.
Pourtant ce n’est pas ce qui manque dans le buffet de la salle à manger : une vieille bouteille 3/4 vide de Manzanilla rapportée d’Espagne, ainsi qu’un « Anis del mono » de même provenance, une petite bouteille de Chartreuse etc.
La bouteille de pineau a fini sa carrière avec un lapin en sauce et ne sera pas remplacée avant que la bouteille de porto ait subi le même sort, et le fond de celle d’Armagnac a parfumé une crème pâtissière.
Il va falloir envisager de remplacer(peut être par un flacon de Cognac) la bouteille de rhum qui va terminer sa carrière dans le prochain pudding.
Ce que je consomme parfois avec une infinie modération est un tout nouveau spiritueux : une fiole de « Cognac arrangé », à la mode importée de la Réunion ou des Caraïbes. Cette curieuse boisson m’a été offerte par une voisine pour me remercier des sacs de pommes tombées que je lui ai donnés pour sa jument, l’été passé.
Quant à la réserve de bière elle est, sauf dérogation, surtout consacrée à la confection de la Carbonnade.
Par contre j’aime bien accompagner, sans raison festive particulière (la fête c’est la dégustation) un poisson ou des crustacés avec un bon blanc sec, et une viande, voir un fromage, avec un Madiran, un Fronton ou un Cahors.
Je dois être asocial.
Bonjour Jean-Marie !
Belle ovation au prologue de la pièce » La Convivialité », pièce en plusieurs actes (auteur La Faim !) que l’on commence à ranger au rayon souvenirs ( P… de programme « Comme j’aime » ! ! !).
Toutefois , cher Ami, tu es en infraction ! Aussi, avant que les locataires en bleu soutenu de ton Créon adoré ne s’en aperçoivent, rajoute cette formule qui participe à notre faillite régionale, ce, même si elle a fait la gloire d’un minable avocat.
Avec le sourire !
Bonne étape du Tour … avec le liquide (dopant ?) qui s’impose ! ! !
Amitiés