Ce soir les élèves de l’enseignement primaire seront officiellement en vacances. Une année scolaire s’achève. Les fameuses vacances d’été s’ouvrent. Les bilans individuels ont été adressés aux familles sans que ses dernières aient à s’inquiéter outre mesure des résultats de leur progéniture. La sélection par l’échec propre au système éducatif français s’étire en effet dans le temps, et apparaîtra fortement lors du passage général dans le secondaire. La dernière journée reste néanmoins un moment particulier avec des séparations, des souvenirs plus ou moins heureux et surtout l’impression d’être libéré pour bon nombre d’élèves ou le regret de devoir abandonner la réussite pour une poignée d’autres. Je suis sûr que parmi vous amis lectrices et lecteurs, certains conservent un souvenir particulier d’un enseignant que vous avez quitté pour les vacances.
On prend conscience du rôle que l’une ou l’un d’entre eux a joué en bien ou en mal longtemps après ce dernier jour de ce qui n’est plus vraiment la classe. Les liens reposent sur un rapport de confiance qui s’est établi et que l’on découvre quand on est face à ses souvenirs. L’exemple le plus poignant de cette reconnaissance reste la fameusse lettre adressée par Albert camus à son instituteur lorsqu’il a reçu le Prix Nobel de littérature. Elle date du 19 novembre 1957
« Cher Monsieur Germain,
J’ai laissé s’éteindre un peu le bruit qui m’a entouré tous ces jours-ci avant de venir vous parler de tout mon cœur. On vient de me faire un bien trop grand honneur, que je n’ai ni recherché ni sollicité. Mais quand j’en ai appris la nouvelle, ma première pensée, après ma mère, a été pour vous. Sans vous, sans cette main affectueuse que vous avez tendue au petit enfant pauvre que j’étais, sans votre enseignement, et votre exemple, rien de tout cela ne serait arrivé.
Je ne me fais pas un monde de cette sorte d’honneur. Mais celui-là est du moins une occasion pour vous dire ce que vous avez été, et êtes toujours pour moi, et pour vous assurer que vos efforts, votre travail et le cœur généreux que vous y mettiez sont toujours vivants chez un de vos petits écoliers qui, malgré l’âge, n’a pas cessé d’être votre reconnaissant élève. Je vous embrasse de toutes mes forces ».
Quel instit n’a pas rêvé de recevoir pareille missive. Toute la force de l’enseignement de cette époque est résumé dans ces quelques lignes.
Sur notre carte de promotion 63-67 de l’école normale de la Gironde nous avions demandé à l’un de nos camarades de dessiner une main d’adulte guidant celle d’un enfant en train d’écrire. Nous avions assorti ce dessin d’une citation de La Bruyère : « Quelle heureuse place que celle qui fournit dans tous les instants l’occasion à une homme de faire du bien à tant de milliers d’hommes ». C’était ambitieux. Trop ambitieux. J’en conviens maintenant. Lors du dernier jour la seule question qui vaille c’est celle de savoir si l’on n’a pas manqué ce que l’on pouvait apporter à un seul élève. Si l’on a pas élevé une seule conscience. Si l’on n’a pas mis dans l’ascenseur social un seul élève. Ce serait déjà une réussite.
Monsieur Germain en suivant probablement de loin la carrière du jeune Albert issu d’un milieu défavorisé a ressenti ce doute sur son rôle dans la vie de celui qui lui adressa cette lettre. Son ancien élève l’a levé de longues années plus tard. En fait le Prix Nobel lui a donné la clé : plus que le savoir c’est l’exemple de celle ou celui qui le dispense qui permet aux enfants de s’incarner dans un parcours. Ce n’est pas qu’une question de transmission à prendre ou à laisser, mais surtout ce « cœur généreux » qui entoure celle ou celui qui en a besoin. Un enseignant dans un village a souvent inspiré bien des vocations par son engagement, sa présence dans la vie sociale, son dévouement aux valeurs qu’ils incarnait. « La main tendue » a toujours été un principe pédagogique essentiel.
Chaque jour ou presque en cette année scolaire qui s’achève a démontré le contraire. Les insultes, les agressions en tous genres allant jusqu’au meurtre et tant d’autres faits démontrent le délabrement d’une école en déshérence qui n’est plus au cœur de la société. Quel respect ? Quelle reconnaissance ? Quel dialogue ? Les médias n’évoquent jamais « ces efforts, ce travail » qu’accomplissent des dizaines de milliers d’enseignants pour sauver ce qui peut l’être encore. Dans la grande majorité des écoles de la République ce soir on fera un petit moment convivial entre parents et enseignants. Il constitue souvent une respiration pour ces derniers.
Hier soir j’étais à la traditionnelle kermesse de l’établissement de mon petit-fils. J’ai vu des centaines de parents, de grands-parents, d’anciens élèves heureux de partager et de se retrouver. Ils étaient nombreux derrière les stands se relayant pour transformer la simplicité de la rencontre en événement collectif positif. J’étais heureux, anonyme au milieu dans cette cour de récré où pas mal était venu pour faire plaisir au petit. Personne n’a chanté : « Vive les vacances, plus de pénitences, les cahiers au feu, le maître au milieu ». Et pourtant je suis certain que ce n’est pas l’envie qui manquait à quelques gamins. Le bonheur n’est plus dans le pré et pas plus dans les cours d’école.
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O fortunatos nimium, sua si bona norent agricolas.
À mon avis, Il faut prendre « agricolas », l’homme des champs, comme celle ou celui qui vit en « zone rurale », opposé au citadin.
Je n’ai jamais connu, ressenti cette fraternité, cette symbiose entre les « populations auxquelles j’eus à faire, petit ou grand, élève ou maître, cette fraternité, cette convivialité qui transparait dans ton récit.
Par contre, lors de ma trop courte carrière campagnarde, il n’en était pas de même, et que ce soit avec élèves, parents ou habitants du village, hormis bien sûr les irréductibles adversaires du « citadin », une fois passé le moment de défiance envers l’ancien « homo urbis », les rapports étaient plus directs, quasi familiaux parfois.
Je garde le souvenir d’un vie riche et empathique, que je n’ai pas connue dans la solitude de mon enfance, hors de mes proches voisins, et que j’ai rarement rencontrée dans l’anonymité de la ville.
JMD, j’ai bien connu cet engagement de mon directeur de l’école Avenue Thiers qui, sur son temps de « loisir » en fin d’après-midi, donnait des cours aux élèves qui le souhaitaient, pour nous permettre d’atteindre notre désir profond, obtenir le certificat d’étude primaire.
Et ensuite concourir, avec plus ou moins de réussite, aux différents concours professionnels qui s’offraient à nous, SNCF, Port Autonome, TEOB etc…
Certains d’entre nous pouvaient aussi à l’époque tenter l’examen qui permettait d’intégrer le collège, en 4éme technique Cours de la Marne.
C’est grâce à ce dévouement que notre « classe sociale » a pu construire une société qui se délite maintenant, comment ne pas lui être infiniment reconnaissant.
« JMD, j’ai bien connu cet engagement de mon directeur de l’école Avenue Thiers qui, sur son temps de « loisir » en fin d’après-midi, donnait des cours aux élèves qui le souhaitaient, pour nous permettre d’atteindre notre désir profond, obtenir le certificat d’étude primaire.
C’était une tradition dans les « campagnes », on ne se posait même pas de question, c’était un devoir civique, dès que les jours commençaient à allonger et que les élèves éloignés ne risquaient plus d’être obligés de rentrer à la maison dans le noir, les « maîtres » ou « maîtresses » retenaient les futurs candidats au CEP ou à l’entrée en sixième pour leur faire résoudre des problèmes, rédiger des rédactions, et les soumettre à la rituelle dictée suivie de questions. La première partie de ces séances était souvent consacrée à la correction du travail supplémentaire donné la veille.
Ça bossait dans les campagnes !
Une autre tradition que j’ai connue dans certains villages : les familles étaient rares qui n’invitaient pas au moins une fois l’an l’instituteur à diner.
Quant au facteur, espèce disparue, il était invité au moins une fois par semaine, voir chaque jour, à partager les repas d’une famille, et moi même invitait parfois le facteur, visiteur quotidien, qui devait tenir une sorte de « planning » de ses invitations.
Sans engendrer de familiarité déplacée, ces coutumes instituaient un « vivre ensemble » que je n’ai jamais connu en ville.