Nous sommes entrés dans la civilisation du « trop ». Pas un seul secteur où cet adverbe n’est pas placé dans une phrase et grâce à lui l’ordinaire devient sensationnel. Avez-vous remarqué qu’il fait « trop » chaud ou « trop » froid et qu’il y a souvent « trop » de pluie, de vent ou de neige. La météo reste son domaine de prédilection. Que seraient les journaux télévisés des chaînes vivant de banalités érigées en événements inquiétants pou récupérer les apeurés naturels sans l’usage du trop. Les variations de température présentées comme des éléments essentiels de l’actualité atteignent parfois le ridicule. Aussitôt les reporters dès que le trop est de sortie se déploient pour asséner quelques constats qui sont vraiment de trop. On dispense des conseils, on convoque des spécialises pour analyser des situations que n’importe quelle personne de bon sens pourrait suivre.
Nous sommes en juin et la France a d’ailleurs trop chaud ! J’ai déjà reçu vu mon grand âge, les conseils de la Mairie pour me protéger de la canicule. C’est trop gentil. Je ne savais pas qu’il me fallait boire (de l’eau évidemment!), me mettre à l’ombre et aérer la nuit tombée mon logement. Il est ainsi possible de retrouver le même phénomène en hiver. Quand il fait trop froid, il faut se réchauffer si on en a encore les moyens. Et ça c’est trop bien de le savoir. Dès que le climat s’affole un peu, il y trop d’avertissements en tous genres qui tombent du ciel administratif. L’essentiel c’est de créer du buzz avec tout ce qui est en trop.
Trop souvent l’exagération volontaire dénature les constats. Un enseignant a trop d’élèves et ne peut pas les sortir de la voie de l’échec. Votre médecin vous trouvera trop de cholestérol ou trop de sucre dans le sang. Le gendarme vous arrêtera car vous allez légèrement trop vite. Le client vous lancera que vous vendez trop cher. Les impôts sont trop lourds. Il y a trop peu de services publics. La justice est trop laxiste ou trop lente. La liste est infinie… Les dépassements d’une norme chiffrée ou simplement issue de l’habitude entachent la vie sociale et les rappels à l’ordre sont légion.
En fait le trop n’existe que parce que d’éminents spécialistes définissent ce qui est pour eux acceptable. Ainsi tout devient aisément contrôlable. La notion de trop bien et de trop mal ou celle de l’exagération ou de la modération permettent de réguler les comportements. Vous buvez trop ! Vous mangez trop ! Vous dépensez trop ! Vous fumez trop ! Vous parlez trop ! Vous travaillez trop ! Vous revendiquez trop ! Vous êtes trop gros ! Vous devenez trop maigre ! Vous en faites trop ! Vous dépensez trop ! Il vous faut donc revenir à la normale afin d’inquiéter personne. Les sanctions vous attendent. Elles vous culpabilisent et vous ratatinent en vous ramenant à une grille d’appréciation permanente de vos habitudes ou votre comportement.
Le vrai problème c’est que tout est conçu pour que vous consommiez trop. Les recettes de l’État sont en effet tributaire de votre appétit, de vos envies, de vos passions. Ce n’est jamais trop pour Bercy. Alors les transformateurs des produits alimentaires mettent trop de sucre ou trop de sel pour vous aguicher et vous fidéliser. Ils utilisent trop d’emballages pour vendre du rêve. Ils bourrent leurs fabrications de trop d’additifs. Ils rendent le maximum de personnes trop tributaires de leurs choix. Le trop envahit masqué la publicité.
Pour bien d’autres la révolte monte chaque fois que l’on évoque la situation de celles et ceux qui ont trop d’argent. L’écart est beaucoup trop grand mais il ne semble pas que la volonté soit de le réduire de trop. Dans la mesure où l’idée la plus répandue c’est que l’on paie trop d’impôts, ces gens qui ne comptent pas trop échappent à une juste répartition de la charge solidaire. Pour eux c’est le trop plein quand pour beaucoup c’est le trop peu. Le fisc arrive toujours trop tard ! Ces trop riches ne savent même pas qu’il y a trop pauvres. Protégés car parait-il, ce sont eux qui sauvent le pays par leur savoir-faire financier ils pensent cependant à ne pas trop rester en France.
Souvent quand vous vous présentez quelque part vous arrivez trop tôt ou trop tard C’est rare que votre rendez-vous corresponde à la ponctualité que l’on vous réclame. Vous n’avez pas trop de temps à perdre mais c’est ainsi. C’est trop énervant. Si l’on vous fait trop attendre vous finissez parfois par vous mettre trop en colère. Il paraît que ce n’est pas trop recommandé pour votre santé. Il arrive aussi que vous vous sentiez de trop au milieu d’une assemblée ce qui n’est pas très agréable mais il vous faudra ne pas trop le montrer.
En politique ils sont trop nombreux à vouloir occuper le Palais de l’Élysée. Certains sont trop confiants. La devise « il n’est jamais trop tard pour bien faire » permet aux plus âgées d’entre eux d’espérer un sort favorable. D’autres placent la barre trop haut ou ils poussent le bouchon trop loin. Il est difficile de trop croire en eux ! Des gens trop crédules croient en eux. Désormais dans ce monde là il ne faut pas trop en dire pour espérer s’en tirer sans trop de dommages.
Je suis probablement trop con et je ne me soigne pas trop car c’est parfois un bonheur facile que de ne pas trop croire en soi.
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Il y a trop de tout pour certains, c’ est vrai, mais ce qui est grave, c’est que pour d’autres, il n’y en a pas assez, et réciproquement…
Un emploi de trop, tout seul, que tu n’as peut être pas connu, ou oublié…qui date d’environ un peu plus d’une trentaine d’année, et qui fit un temps fureur, chez les ados en particulier : l’adverbe trop employé seul, laissant à l’auditeur le choix de l’adjectif suivant, plutôt positif (sous entendu : beau, amusant, riche, mignon, exceptionnel etc.
Ex : Elle est trop(mignonne), cette petite fille.
Il est trop(délicieux) ce gâteau
Elle est trop(élégante, « in », cette jupe.
Il est trop ce type (gentil, négligé, démodé, sympa…)
Plus de 80 « trop » dans l’article, c’est pas un peu trop ?