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Le journalisme de terrain entre dans la tourmente

J’ai toujours nourri une passion pour le journalisme. Les circonstances de la vie m’ont conduit sur une autre voie. Pourtant, en moi sommeille de manière définitive une envie permanente de reportage. Pas celle des expéditions lointaines et dangereuses, mais plutôt une écoute des gens dans la proximité. Je me suis demandé si cette tendance ne venait pas de la pratique du journal scolaire à l’école du Bourg de Sadirac, à une époque où la pédagogie Freinet y était pratiquée. Dès que j’ai eu l’opportunité d’écrire pour informer, je l’ai saisie en assumant une part de la correspondance locale de Sud Ouest sur Sadirac (ma mère l’était, mais se contentait de l’envoi des communiqués de la mairie), puis sur Créon. Et lentement, j’ai basculé vers cette tâche de localier qui disparaît dans la presse quotidienne régionale car souvent considérée comme du « sous-journalisme ».

Le football m’a offert l’opportunité de conjuguer deux passions et, durant vingt ans, j’ai eu le bonheur d’y consacrer tout le temps non occupé par mes engagements professionnels ou électifs. Une double vie qui a débouché sur près d’un millier d’articles signés que j’ai conservés méticuleusement, et bien des soirées, des week-ends ou des jours de vacances à sillonner la Gironde ou à participer à la fabrication d’un quotidien. Les nuits furent souvent très courtes. J’ai gagné le droit de me sentir un peu… journaliste.

J’ai eu le privilège de participer, comme professionnel à temps plein, à la fondation d’un hebdomadaire du groupe Sud Ouest qui s’appelait Bordeaux Actualités. Recruté pour en diriger la rédaction, j’en suis parti en raison de désaccords sur le contexte qui y régnait. N’empêche que, durant quelques mois, j’ai été confronté à l’actualité politique, sociale et économique en tant que chargé d’en rapporter les faits. J’ai découvert alors les mauvais côtés d’un « métier » que j’idéalisais un peu.

J’ai été le premier en France à sortir les pratiques de l’A’Urba, ce qui m’a valu des moments extrêmement difficiles. En fait, dès que l’on sort de la facilité des articles convenus, la perception du journalisme change. Je me suis retrouvé cloué au pilori par ceux qui se prétendaient mes « amis ». Je fus, par exemple, convoqué au printemps 1983 devant la commission des conflits du PS pour en être exclu pour avoir révélé ce qui ne devait pas l’être. J’en conserve un souvenir très précis, tant des accusations que des mines staliniennes de ceux qui avaient une vision très particulière du journalisme.

Est-ce vraiment différent aujourd’hui ? Oui, car c’est pire ! D’abord parce qu’on ne parle plus de « presse » mais de « médias », entrés de plain-pied dans l’utilisation de l’information pour influer sur l’opinion et la façonner dans le sens que souhaitent des propriétaires financeurs n’ayant absolument aucun respect de l’éthique journalistique. La proximité avec les « gens de la base » s’étiole. Les enquêtes se résument à rechercher les personnes susceptibles de conforter les idées diffusées par une chaîne. On a fait du fameux micro-trottoir le nec plus ultra de la vérité journalistique. Les commentaires en studio constituent l’essentiel de ce que l’on présente comme du journalisme, alors qu’il ne s’agit que d’un « cinéma » avec des acteurs surtout en charge d’intérêts partisans, en recherche d’une notoriété basée sur l’outrance. Quel est le statut par exemple de Robert Ménard qui déverse son populisme de comptoir biterrois à BFM et ailleurs. S »xprime-t-il comme journaliste? Chroniqueur ? Expert ? Partisan politique ? Elu local ?

Il en découle ensuite une défiance croissante envers celles et ceux qui accomplissent leur boulot sur le terrain. La confusion dans le grand public entre « journalistes », « experts », « consultants », « politiciens repentis ou revanchards », « porte-paroles convenus » ou « propagandistes dissimulés ou déclarés » conduit à s’en prendre à une profession stigmatisée et même de plus en plus dénigrée. En être réduit à payer des gardes du corps aux femmes et aux hommes qui se rendent dans une manifestation constitue un signe révélateur de la dégradation du comportement social. Il faut pourtant que ce soit le lecteur, l’auditeur ou le téléspectateur qui ait le dernier mot. Les journalistes rejoignent les pompiers et les enseignants, et deviennent des cibles idéales des échecs, des peurs et de la haine. La « généralisation » est à l’œuvre.

La défiance est devenue largement majoritaire d’après une enquête très récente, puisque 61 % des Français estiment qu’il faut se méfier de ce que disent les médias sur les grands sujets d’actualité. Malgré cette réserve, 56 % des répondants conservaient une bonne opinion des journalistes en tant que professionnels. Seulement, les réseaux sociaux sont passés par là… et désormais, les seuls qui sont reconnus sont ceux qui confortent les idées que l’on pense justes. Il y aura bien un décérébré qui s’en prendra physiquement à l’un d’entre eux. Le fameux quatrième pouvoir, celui de la presse, est dépassé. Les journalistes le sont aussi. Le cinquième, lié à la diffusion internet, est arrivé, en attendant le sixième qui émerge avec la fameuse « intelligence » artificielle. Encore un métier en danger.

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Cet article a 3 commentaires

  1. Philippe Labansat

    Chaînes publiques ou privées, radio publiques ou privées n’ont plus aucune crédibilité, et d’ailleurs, j’ai quasiment cessé de les regarder ou de les écouter.
    Cependant, nous avons tous absolument besoin de nous informer. Pour moi, le seul moyen est de rechercher par soi-même les médias fiables, essentiellement en ligne et malheureusement souvent payants.
    D’autres pistes très précieuses, sont les médias étrangers qui, par leur regard extérieur, apportent un éclairage beaucoup plus neutre et clairvoyante sur notre pays, sa situation sociale, sa politique.
    Il n’y a pas si longtemps on pouvait voir la télévision Suisse Romande ou la RTBF, et leur analyses étaient bien intéressantes, elles aussi…

  2. François

    Bonjour Jean-Marie ! !
    Même si elle transpire la nostalgie de l’erreur d’étage du vétuste ascenseur social, cette chronique nous interroge sur l’honnêteté de … l’information dont nous arrosent les merdias en souffrance !
    Soyons maître de notre pensée qui enrichie la Fraternité. Si l’info ne nous sied pas, plions le journal ou appuyons sur la touche « Arrêt » et, comme nous l’indique @Philippe Labansat, cherchons ailleurs: pas besoin de pétition destructrice, prémices d’une info plus orientée … à sens unique. Elle écarte la réflexion avec recherche du point d’équilibre, synonyme de la précieuse progression ! ! Oui, maîtrisons NOS idées … mais ce n’est pas l’option des Z-élites ! !
    Heureusement que ton blog nous permet, pour l’instant, de …refaire le monde en faisant siffler quelques oreilles : Merci J-M, l’éternel Instit’! ! ☺☺
    Amis lecteurs, vous avez tous deviné ? Une expression composée d’un mot de notre devise nationale accolé à une activité de la méthode Frenet (clin d’œil, J-M!) qui l’encourage? En 18 lettres ?
    L..e..é d’ e.p.e….n ! ! !
    Amicalement

  3. Mathurin

    Cher Jean-Marie, pour avoir partagé les mêmes chaises de la rédaction de Sud Ouest, je peux témoigner que tu étais un authentique journaliste, même si tu n’avais pas la carte de presse. Et d’ailleurs, tu étais considéré comme tel par nos collègues (est-il besoin de rappeler leurs noms ?). Je partage évidemment ton ressenti sur l’avenir en péril de cette profession, du moins dans l’acception que nous avons connue. La faute, comme tu dis, aux réseaux sociaux qui placent les journalistes sous surveillance d’une espèce de police de la pensée animée par les ingénieurs du chaos et favorisée par la perte du goût de lire. Je me félicite tous les jours d’avoir pu écrire avec pour seule sanction des lettres (rares) de lecteurs quand ils n’étaient pas d’accord… ou le contraire. Cela étant dit, c’est peut-être une évolution inéluctable due au changement de société et l’avènement probable d’une démocratie illibérale avec vérités alternatives. Le contraire du journalisme. On n’a jamais été aussi près de Big Brother. Amitiés. Hervé

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