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La lutte du « pot » lecture et du « pot » écran…

Il y eut aux XVII° siècle la rivalité du pot de terre et du pot de fer dont une fable conte l’issue. Au XXI° on aura la confrontation du livre et de l’écran dont l’issue ne laisse planer aucun doute. Les études sont formelles : le temps passé sur le second support ne cesse de croître quand celui du premier s’amenuise. L’intelligence artificielle qui permet de résumer une œuvre pour répondre aux injonctions scolaires contribue désormais au renoncement de plus en plus grand à entrer dans un bouquin. La notion de plaisir de la découverte d’un récit, d’une œuvre écrite s’éloigne puisque 38 % des 16-19 ans ne lisent jamais. Quand on ajoute que les 7-19 ans passent en moyenne dix-neuf minutes à lire quotidiennement contre plus de trois heures sur les écrans !

La réalité c’est que l’écran est facilement accessible partout puisqu’il est dans la poche en permanence alors que l’écrit sur papier doit être recherché et nécessite un effort d’attention et plus grave de concentration. Depuis des décennies l’école détourne l’enfant de lecture puisque par exemple la photocopie d’exercices simplifiés avec réponse par une croix dans une case n’induit pas la prise de conscience de l’importance du texte. Les énoncés ne doivent pas dépasser quelques lignes… car il faut un temps trop long pour que les élèves se l’approprient.

Dès leur plus jeune âge les gamins basculent vers les écrans surtout dans les milieux paupérisés dans lesquels le livre n’a pas sa place. On ne rêve pas d’avoir des étagères de bouquins mais simplement une tablette pour accéder à des contenus correspondants à ses préférences puisque sélectionnés par les algorithmes. De ma propre enfance je retiens le souvenir d’une souffrance : celle de ne pas avoir d’ouvrages à me mettre devant les yeux. Je lisais tout ce qui tombait entre mes mains. Le plus courant était Sud-Ouest que recevait chaque matin la Mairie où exerçait comme secrétaire ma mère puis la Vie catholique chez ma « nonna » italienne… Tout ce qui pouvait être lu l’était.

Il est vrai que le village n’avait pas de bibliothèque et qu’à l’école les livres couverts de papier kraft ne pullulaient pas. Grâce à l’instit’ adepte de la pédagogie Freinet, nous avions accès à la Bibliothèque du Travail dont l’arrivée mensuelle d’un numéro nouveau constituait un événement. L’une d’entre elles en noir et blanc m’avait particulièrement marqué « la peine des hommes à Donzères-Mondragon » autour du chantier de l’un des plus grands barrages hydro-électriques. Il y en avait une soixantaine sur une étagère au fond de la classe et dès que les exercices étaient terminés les plus rapides avaient le droit de choisir l’une des BT (c’est ainsi que l’on disait) en attendant les autres.

Le meilleur moment de la semaine se situait le samedi en fin d’après-midi lors du bilan de la semaine. Chacun devait compter sur son cahier du jour le nombre de très bien (TB) ou de Bien obtenus. Le meilleur palmarès accordait le droit très recherché d’accéder aux livres portés par le Bibliobus qui comme son nom l’indiquait allait de communes en communes apporter des ouvrages inédits nettement plus attractifs que les BT ! La rivalité était sévère dans chaque niveau allant du CM1 aux Fins d’Études considérés comme prioritaires car « ayant besoin de lire ». Les Tintin convoités par les premiers disparaissaient vite. Les échanges battaient leur plein et il fallait parfois céder du chocolat ou des « berlons » pour acquérir en douce ces ouvrages.

L’envie de lire n’était certes pas partagée par tout le monde mais elle existait. La rareté des opportunités de se confronter à une histoire plus ou moins de son âge augmentait ce besoin de découverte d’un ailleurs que n’apportait pas la télévision. L’imagination jouait à plein régime. Les images n’étaient que celles que nous pouvions nous créer. Mes premiers livres furent ceux de la Bibliothèque verte (naufragé volontaire d’Alain Bombard ; la série de Hornblower) puis ceux de la sérier « Rouge et Or » comme Un marin de Surcouf que l’on m’offrit pour Noël. Je les ai lus et relus et re-relus et je crois que soixante-dix ans plus trad je les relirais avec jubilation. J’ai des dizaines de ces livres qui peuplent ma mémoire.

Que restera-t-il dans la caverne d’Ali Baba des souvenirs d’enfance pour un gamin actuel ? La civilisation Du zapping, de l’éphémère s’installe. Une spécialiste déclare dans un papier de France Infos :  « La facilité avec laquelle on est sur les réseaux sociaux comparée à la concentration nécessaire à la compréhension d’un texte abîme la relation au livre (…) Cette immédiateté empêche l’installation d’un temps long » pour les jeunes. Le mal empire !

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Cet article a 5 commentaires

  1. J.J.

    Pour illustrer le texte du jour, un extrait de mes Souvenirs d’Enfance.

    « Le meilleur moment de la semaine se situait le samedi en fin d’après-midi lors du bilan de la semaine… »
    Le samedi après midi avait lieu la « cérémonie » de la bibliothèque. Le maître sortait un livre, il nous le présentait brièvement et les élèves intéressés levaient la main. Pour certains titres il fallait instituer une liste d’attente. Je me souviens surtout des romans de J.O. Curwood (Bari chien loup, les Chasseurs d’Or), ou de Jack London (Croc blanc, Belliou la Fumée) dont les actions se situaient dans le Grand Nord. Parmi les ouvrages « français », c’est le roman « Peau de Pêche », de Gabriel Maurière, racontant la vie d’un jeune orphelin de la guerre de 14/18, qui rencontrait le plus de succès. Quand nous rapportions nos livres, il fallait évidemment faire un petit compte rendu et donner un avis sur notre lecture.

    Comme je fatigue,(les ans en sont la cause, dixit La Fontaine), je dévore moins les livres, mais je ne me suis résigné à la lecture sur tablette que lorsque l’ouvrage est introuvable en version imprimée (documents anciens de la BNF par exemple, ou écrits politiques ou historiques réputés « sulfureux « , censurés et introuvables en version papier.)

  2. J.J.

    PS J’ai aussi beaucoup travaillé avec mes élèves avec les « BT » dont certaines écoles possédaient des collections assez complètes, une riche documentation. On pouvait aussi s’en procurer en prêt au CDDP. Je ne sais si cette activité existe toujours. Par curiosité j’ai consulté le site il y quelque temps et ne m’y suis plus retrouvé, complétement largué…
    O Tempus , o mores !

  3. Philippe Labansat

    Pour tempérer ce pessimisme, je dirais que lire ta chronique sur un ordi ou sur mon smartphone, comme je le fais, c’est encore de la lecture.
    Lire Le Monde, Médiapart ou d’autres articles ou chroniques, c’est toujours de la lecture.
    Maintenant, rien ne remplace le plaisir d’avoir un livre en main, surtout si c’est un « beau livre ». Rien ne remplace notre imagination quand nous donnons un visage aux personnages, un décor aux lieux, une atmosphère aux situations que l’auteur nous a seulement suggérés.
    Que de fois sommes nous déçus par des adaptations cinématographiques à mille lieues du film que nous étions fait nous-mêmes !
    Tous les lecteurs connaissent bien ça.
    Mais c’est vrai que tout cela devient de plus en plus étranger à la jeune génération. Celle-ci, malgré toute son intelligence, risque d’être frappée de ce que je qualifierais d’un illettrisme partiel : ne pas pouvoir ressentir l’émotion, la nuance ou la richesse d’un texte, d’autant plus que le vocabulaire de nos jeunes tend à s’appauvrir, voire à se pervertir par glissement sémantique, par l’abus d’anglisimes, etc…

    1. J.J.

      Je souscris entièrement à ce commentaire.
      Salut et Fraternité.

  4. Philippe Labansat

    « anglicismes », disais-je

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