J’ai assisté comme depuis maintenant près de cinquante ans à l’assemblée générale de la section cantonale de la Fédération Nationale des Anciens Combattants d’Algérie (FNACA) dont je suis Président d’Honneur. Contrairement à une opinion dominante critique ou indifférente à l’égard de l’une des dernières associations regroupant des hommes ayant concrètement participé au nom de la République à des « opérations de maintien de l’ordre » devenues au fil des ans une guerre, je m’accroche à l’idée que leur participation à la vie citoyenne reste un levier pour favoriser la Paix. En effet ils furent pour leur grande majorité des soldats issus de la conscription c’est à dire contraints d’accomplir une mission que leur demandait leur appartenance à la Nation.
Ils effectuaient leur service militaire en tant qu’appelés sous les drapeaux. Et cette génération d’octogénaires conserve encore les traces de ce que peut représenter la formule militaire des « enfants de France » devant être pouvant mourir pour la Nation. L’Histoire retiendra que ce furent les derniers et depuis plus de soixante ans, même quand le service devenu national existait rares sont ceux qui se sont retrouvés en tant qu’appelés face à une telle situation. Le Président de la République se prépare à annoncer le retour d’une forme d’engagement militaire « volontaire » car il sait fort bien que l’obligation ne recueillerait pas une large adhésion.
Cette décision arrive en un moment où le chiffon rouge du rapprochement de la guerre est agité en permanence. Une réalité ? Probablement en grande partie. Une posture ? Certainement pour une autre partie. La dramatisation de la situation permet en effet de remettre en perspective les « chicailleries » électoralistes qui traversent le pays. Elle accrédite aussi le sentiment confus qu’il faut un homme solide, expérimenté, habile à la tête de l’État. Autant chercher une aiguille dans une meule de foin partisane.
On oublie trop souvent que la « guerre en Algérie » après celle d’Indochine a été conduite par des gouvernements fragilisés, ballottés par d’improbables majorités au sein de l’Assemblée nationale. Autant Mendés-France avait su désengager la France par le haut, autant ses successeurs pour les mêmes raisons que celles que nous connaissons actuellement avaient « exploité » le conflit algérien pour exister. Les gouvernement successifs aussi instables que ceux que nous connaissions avaient promis la victoire, multiplié les plans, augmenté la répression, couvert des agissements critiquables, élargi la conscription et n’avaient pas eu la force d’envisager l’esquisse d’une paix possible.
Le 17 juin 1954 lors de son investiture Mendés vait pour sa part déclaré : «(…) Depuis plusieurs années déjà, une paix de compromis, une paix négociée avec l’adversaire me semblait commandée par les faits, tandis qu’elle commandait, à son tour, la remise en ordre de nos finances, le redressement de notre économie et son expansion. Car cette guerre plaçait sur notre pays un insupportable fardeau. Et voici qu’apparaît aujourd’hui une nouvelle et redoutable menace : si le conflit d’Indochine n’est pas réglé — et réglé très vite — c’est le risque de la guerre, de la guerre internationale et peut-être atomique, qu’il faut envisager. C’est parce que je voulais une paix meilleure que je la voulais plus tôt, quand nous disposions de plus d’atouts. Mais maintenant encore, il y a des renoncements ou des abandons que la situation ne comporte pas (…). »
Il n’y a que quelques milliers de témoins de ce que peut être une guerre menée par des hommes sortis de leur village, de leur quartier, de leur usine, de leurs champs, de leur classe, de leur famille pour défendre une cause qui n’est pas la leur. Les « anciens combattants » de ce type sont silencieux. Ils ne racontent pas. Ils gardent pour eux des blessures psychiques parfois fortes. Ils échangent sur des lieux mais pas nécessairement sur des faits. Ils hésitent à évoquer leurs sentiments profonds. Pas facile d’assumer ce que l’on a pu faire sur ordre et dans un contexte particulier. La guerre ceux qui en parlent le moins sont ceux qui savent ce qu’elle est vraiment.
Aucun d’entre eux ne juge les circonstances de la signature du cessez-le-feu à EvIan. L’Histoire les dépasse. Ils ont pensé à eux, à leurs proches, à leur retour sans trop se préoccuper des conséquences de cet acte politique. Pour eux c’était une guerre qui se terminait. C’était l’essentiel. Le nombre des victimes de la guerre d’Algérie reste encore incertain plus de soixante ans plus tard. Le moins mal connu est le chiffre des pertes militaires françaises : près de 25 000 morts, dont 15 500 au combat ou par attentat, 65 000 blessés et 485 disparus.
Le nombre des civils français d’Algérie victimes du terrorisme est lui recensé avec précision : 2 788 tués, 7 541 blessés et 875 disparus. Il est encore plus difficile de préciser le nombre des supplétifs algériens – les harkis – qui ont été tués soit pendant la guerre soit au cours de l’épuration qui a suivi la guerre : les estimations varient de 30 000 à 150 000 ! Encore plus révélateur du prix de la vie humaine. Les mémoires sont fragiles et les consciences aussi. Nous le paierons cher !
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A mon humble avis, si jamais une guerre venait à embarquer la France dans un conflit qui nécessiterait la conscription, il y aurait beaucoup plus d’insoumis qu’autrefois.
Beaucoup fuiraient le pays pour y échapper et certains oseraient défier le pouvoir, ce qui ne se faisait pas autrefois; on obéissait aveuglément c’est tout et c’est ce qui explique aussi le silence de nos anciens combattants.
Allez, bonne journée quand même!
Un excellent livre de témoignage et de réflexion philosophique sur la guerre d’Algérie d’un voisin (Bernard Ponty natif de Fronsac) :
Des pensées pour mon papa, pour Jean-Claude, pour François Ponty, le frère de Bernard revenu estropié, pour nos concitoyens d’origine algérienne, dont les harkis, et pour tant d’autres
https://www.grasset.fr/livre/algerie-1960-9782246840398/
Le rappel à Mendes est bienvenu mais, désolé, si une guerre survient parce que la Russie aura décidé de mater l’occident comme l’Ukraine, cette guerre sera la mienne parce qu’il s’agira de défendre nos libertés autant que face au nazisme. Les pacifistes en peau de lapin en seront les premières victimes, comme en 1940. Au moins cette fois, on est prévenu. L’Histoire sert à ça. Comme le souvenir des GI morts pour nous libérer.
Comment imaginer une guerre de demain ? Bien sûr nos enfants (militaires) en seraient les premières victimes. Mais ce ne serait pas une guerre similaire à la deuxième guerre mondiale qui fît en France 250000 victimes militaires et 350000 victimes civiles. On s’aperçoit ainsi que les pertes civiles furent supérieures aux pertes militaires. Cela à cause des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité commis par les nazis.
Que fait le dictateur Russe en Ukraine, combien de civils a-t-il tués ? Ailleurs dans le monde quelles sont les victimes des différents conflits ?
Compte tenu de la puissance de feu et des capacités de destruction actuelles, qui pourrait échapper au massacre ?
« Les mémoires sont fragiles et les consciences aussi » a écrit Jean Marie, mais les dictateurs qui ont entre leur mains la destinée de tout un peuple ont-ils une conscience ?
Bonjour Jean-Marie et bravo.
Bien que j’ai été appelé du contingent de la 59/2C, du 11 janvier 1960 au 7 Mars 1962 là-bas : CIABCA Hussein Dey, puis Batna et les Aurès et, suite à notre rébellion aux 4 Généraux, Porte d’Aïn Zana; La Herse-Frontière Tunisienne, je souhaite que le Service soit rendu Obligatoire pour 6 mois au plus pour filles et garçons. Certes, il faudra ouvrir des casernes et cela aura un coût; Mais notre FRANCE en dépense tellement d’autres !