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Passé et présent d’été (28) : la solitude du terrassier

En été, il existe des mots clés du bonheur. Tous sont liés à une passion individuelle ou collective que la saison permet de mettre en exergue, mais tous ne sont pas utilisables au fil des mois. Il en est une que l’on ne peut employer que quand le soleil a rendez-vous avec la lune puisqu’ il s’applique aux deux contextes : « terrasse ». Pour ma part, je mesure la réussite de vacances éventuelles au nombre de phrases dans lesquelles je peux inclure cette référence au lieu essentiel du plaisir estival.

Toutes les terrasses des cafés sont différentes mais toutes dégagent le bonheur inestimable de permettre de ne pas voir le temps passer. Que l’on s’y retrouve seul ou entre amis, elles servent d’espaces privilégiés pour les retrouvailles avec soi-même ou avec les autres. Les comportements se différencient, mais l’objectif est identique : voler des instants de partage à un quotidien beaucoup moins libre qu’espéré !

Absurdité locale, cette semaine, les deux seules que possèdent Créon durant l’été étaient fermées en même temps. Lors du marché ce fut donc la ruée vers la crêperie, le Spoon ou la tasse qui fume. Quel que soit la qualité réelle de ces lieux, la situation était bien différente de celle procurée par le P’Tit Bar et la Brasserie près de la Marie.

En effet tout dépend de la manière dont a été conçu le « terrain » et de sa situation. Certains sont publics et donc installés sur un domaine depuis lequel on a vue directe sur la réalité, alors que d’autres sont secrets, nichés derrière une habitation, afin d’échapper, justement, au regard des autres. Dans une journée, ils vivent de toutes les manières différemment !

Dès que le soleil pointe son nez au rendez-vous de l’été, les bars, les cafés et les restaurants étalent leurs éléments de réception. Selon le standing souhaité, le confort, le style, la qualité diffèrent. Ils n’influeront finalement que sur le prix final du séjour, puisque l’essentiel se trouve dans l’utilisation que le consommateur veut en faire. En ce qui me concerne, le critère de choix ne reposait absolument pas sur le confort mais sur le positionnement de la table d’hôtes. Il me fallait mes aises et la possibilité de jouir au plus grand plaisir des vacances : déguster un expresso, boire un rosé ou siroter un demi panaché, selon l’heure et mon humeur, pour jouer à l’entomologiste social !

Le recul par rapport à la scène principale de la rue, de la place ou du site, prend une importance particulière car je suis un « buveur observateur solitaire ». Installé sur un siège plus ou moins confortable à la terrasse d’un café, je scrutais les « fourmis » humaines qui se déplacent devant moi ou qui se rassemblent sous les parasols les plaçant dans un roman ou une nouvelle. Il m’arrivait même, je le « confesse », d’écouter les conversations voisines… avec leur diversité et leur spécificité : une moisson de bons mots ou d’anecdotes exceptionnelles !

Toute la difficulté de l’exercice résidait dans la nécessité de vider ma tasse ou mon verre lentement, car les breuvages refroidis ou réchauffés n’étaient pas fameux, afin d faire durer le plaisir de la présence sur la terrasse. L’objectif était de faire durer le plus longtemps le plaisir du « verre de contact » comme disait Blondin.

Les serveurs jetaient au bout d’un certain temps un regard furtif sur l’évolution du niveau, et parfois, si le poste d’observation se révélait satisfaisant, une seconde commande s’imposait. Rien n’était plus révélateur de la réalité sociale du quartier, du village, de la ville que ce temps passé à jouer les voyeurs.

J’essayais derrière chaque visage qui passait de mettre un métier, une opinion, un comportement, un pays, une culture . Ce jeu intérieur secret, silencieux, se terminait sans cesse par une insatisfaction totale : il était en effet impossible de vérifier la vérité du résultat. Surtout en cette période de masque de dissimulation sociale ! J’entrais même souvent dans le détail, entre deux gorgées de nostalgie, en me prononçant sur le niveau des classes auxquelles s’adresserait par exemple une(e) enseignant(e) potentielle. La coupe de cheveux, les vêtements, le choix de la boisson, la manière de communiquer avec les autres, l’attitude à l’égard du serveur (et encore plus vis à vis de la serveuse), la commande au restaurant (plat, vin..) constituaient des indices importants.

Depuis cette terrasse, je jouais aux explorateurs, en ouvrant simplement une fenêtre sur le vrai monde ! Comme je m’éloigne de moins en moins de Créon, la terrasse appartient avec bien d’autres aux plaisirs disparus. La solitude n’appartient plus à mes privilèges estivaux.

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Cette publication a un commentaire

  1. Christine

    Ce que tu oublies de raconter c’est un petit bout de la sauterelle bleue …. Un jour tu m’a raconté les bulles de limonade … celle de ton enfance. Depuis ce jour je n’ai plus savouré ma limonade ou mon diabolo grenadine de la même manière. J’ai appris à savourer chaque gorgée comme un temps qui suspend sa course. J’apprécie sans mesure chaque bulle qui claque sur la langue laissant l’envie irrépressible de retenir la suivante pour garder le moment encore un peu. En t’observant j’ai appris à imaginer à la terrasse des cafés la vie de ceux qui comme moi s’installent pour un moment. Ici la terrasse est celle du matin avec le café si serré que la gorgée n’est qu’un instant à déguster …. Le concentré d’un moment à savourer.

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