J’ai toujours essayé d’imaginer ce que les anthropologues (mais les appellera-t-on encore ainsi dans des millions d’années), s’ils en ont la possibilité, garderont de notre époque. Ils devront, à partir d’infimes bribes d’une société de l’éphémère, de toutes sortes d’imitations ou de faux, reconstituer ce qui prétend être une civilisation. Celle de l’information. En été elle montre sa véritable dimension.
Jamais sur la planète on n’a en effet expédié, sur tous les supports et réseaux imaginables, un tel flot d’informations en tous genres. Et paradoxalement, jamais les hommes n’ont été aussi peu informés, car il leur faut, face à ce déluge, avoir les clés permettant de se repérer, de savoir décoder pour enfin savoir apprécier.
Soigneusement, les « dominants » évitent de fournir les repères utiles et dans notre propre système scolaire, on continue à penser que la culture se joue sur la connaissance des œuvres du répertoire classique, alors qu’on n’éduque que rarement un enfant ou un adolescent à détecter les arnaques du monde audiovisuel. Quand et où apprend-on les arcanes de la fabrication d’un journal télévisé ? Quand et où forme-t-on à apprécier la différence entre images d’archives, images d’état, images de reportages, interviews de complaisance ou véritable enquête ? Quand et où fournit-on au futur citoyen les outils nécessaires pour se débattre dans la jungle de la sur-information ? Quand et où lui explique-t-on le rôle des professions de la communication ?
Le citoyen est réputé avoir la connaissance infuse, devenue fondamentale, des subtilités d’un système extrêmement sophistiqué et pervers, influant quotidiennement sur son comportement. Il absorbe, il admire, il se réfère, à des journaux télévisés ou non, qui comportent moins de textes écrits que deux pages de leur quotidien, qui utilisent majoritairement les mêmes sources, qui vendent les mêmes sujets, au nom du sacro-saint audimat. L’été c’est patent !
Les anthropologues dans des millions d’années, à partir des découvertes des archéologues, écriront des « livres » virtuels sur l’espèce « homo journalisticus » qu’ils déclineront en plusieurs sous-catégories identifiables à des restes plus ou moins interprétables. Cette espèce , malheureusement menacée dans le secteur de l’écrit, prolifère en revanche sur les autres supports. Il faudra étudier ses meurs de près pour en comprendre les mutations, tant elles auront été rapides, bouleversantes, transgéniques.
Ile ne pourront pas savoir qu’en été, une « sous-espèce » sévit dans tous les médias : « l’homo journalisticus stagiairus ». Je l’ai été, en juillet et août durant une bonne vingtaine d’années (j’ai beaucoup redoublé). J’en connais les rêves et les limites. Il m’a fallu ce temps pour me faire admettre au sein d’une rédaction peuplée d’égos parfois surdimensionnés. Les rivalités internes ne permettront pas au stagiaire, s’il ne saisit pas sa chance au bon moment, d’occuper le rôle important dont il peuple ses nuits. Le stagiaire doit d’abord se rendre indispensable. En mon temps il devait ravitailler en Ricard et aller couper les dépêches au téléscripteurs, descendre à la mise en page et relire Les journaux concurrents pour dénicher quelques infos oubliées.
« L’homo jounalisticus stagiairus » se contente donc le plus souvent de tâches subalternes qu’il assume avec le maximum d’application en attendant que dans le flot de l’actualité déboule un évènement imprévu qui obligera le staff titulaire à l’employer sur un rôle principal faute de moyens humains suffisants en période de congés. Et là il a intérêt à ne pas se rater ! Plus le niveau de son lieu d’accueil est élevé moins il aura de chance de démontrer ses qualités car il est inimaginable qu’il fasse de la concurrence aux titulaires de la science du reportage.
En observant une chaussure, trouvée à proximité d’un foyer d’édition de n’importe quel journal, les scientifiques, j’en suis certain, mettront en évidence une forte diminution de l’usure des semelles. En effet ,« l’homo journalisticus proximus » décline lentement mais sûrement. Le stagiaire qui s’essaie sur ce terrain est souvent cantonné aux marronniers de saison. Il est souvent condamné au prêt à porter à la mode. Il refuse parfois le stage alors que c’est là qu’il pourra s’éclater.
A lui de trouver le plus beau des trésors : l’extraordinaire qui se cache toujours dans les vies ordinaires. Les « sources » abreuvant les éventuels talents se nichent en effet entre les cailloux gris du quotidien. Et en été elles sont réputées rares puisque tout vit au ralenti. Sauf le cerveau de « l’homo journalsiticus proximus stagiairus » qui sait mettre sa curiosité en éveil. Et dans des médias du burger alléchant ou des plats plus épicés que ceux du voisin, l’eau ordinaire n’a pas sa place. Et pourtant c’est celle de la vie réelle, la seule qui devrait intéresser le « journalisticus ordinairus ».
J’ai toujours conservé de ces étés passés en « stage » une envie d’écrire sur les gens que je croise, que je rencontre, avec lesquels je partage un café ou quelques minutes dans la rue. Tous ne resteront pas dans l’Histoire mais tous ont des histoires. A la terrasse d’un bistrot, sur la piste cyclable, dans un chemin creux, dans la file chez le boulanger, au cours d’une soirée sous les étoiles, en se promenant dans les rues en écoutant simplement les conversations, en se contentant des grains de semoule laissés par les goinfres de ce que l’on appelle « l’info », le stagiaire d’été deviendra grand reporter. Le problème c’est qu’il attend l’exceptionnel qu’il croise sans le voir.
En savoir plus sur Roue Libre - Le blog de Jean-Marie Darmian
Subscribe to get the latest posts sent to your email.
Bonjour Jean-Marie !
Stagiaire de l’info ? Comme dans tous les métiers, c’est certainement le moyen de « toucher » les vicissitudes d’une profession et, avec un sens de l’observation exacerbée, d’en comprendre les méandres les plus subtils. Certes, ainsi que tu le sous-entends et comme on peut malheureusement l’observer chez les collègiens-stagiaires, il ne faut pas être membre actif de la société … du balai ! Quoique … ! !
Ce matin, ton écrit transpire la nostalgie. Une question me tracasse: l’ascenseur social se serait-il tromper …d’étage ? ? ? À l’époque, il n’y avait qu’un groom … stagiaire (?)
N’oublions pas aussi que nous sommes tous stagiaires …de la Vie terrestre ! !
Amicalement
« Quant et où apprend-on les arcanes de la fabrication d’un journal télévisé ? »
Il fut un temps où ça se faisait : en stages de formation à l’audiovisuel(j’en ai fait plusieurs), du temps où il existait encore des Écoles Normales, ou IUFM, c’était à la charnière, nous avions eu droit à une présentation en bonne et due forme des arcanes de la préparation d’un journal télévisé.
Notre instructeur nous avait également initié au décorticage (par exemple au ralenti, plan par plan)des films de pub télévisée pour recenser un certain nombre de procédés utilisés pour séduire et leurrer le potentiel « client ». Il m’en est resté quelque chose et je m’amuse bien parfois à détecter les ficelles, (parfois les cordages) permettant d’attirer efficacement le gogo malgré lui.
Nous avions aussi pratiqué beaucoup d’analyse d’image et de travaux pratiques, prise de vue et montage, nous avions beaucoup appris. De retour dans ma classe, j’ai pratiqué assidument la lecture, l’analyse d’image, activité qui plaisait beaucoup aux élèves.
Qu’en est il aujourd’hui de la pratique de ces techniques permettant de former des esprits citoyens critiques ?
Décidément, je vais encore faire l’ancien combattant.
Dans mes années post 68, au Lycée de Libourne, j’ai eu la chance de bénéficier de cours d’ICAV (Initiation à la Culture Audio-Visuelle).
Les deux intervenants étaient Jean Chauvet, prof de maths bancroche et fumeur de pipe, et Pepito, mon papa, son ami, prof d’espagnol.
Accessoirement, tous deux s’occupaient également du ciné club du Lycée.
Le but de cette activité était de nous aider (à partir d’une photo, d’un film), à décrypter les media, images ou films.
Avec les copines et copains, on nous a même prété des petites caméras super 8 pour réaliser nos propres films et les commenter collectivement, dans des échanges très libres.
Apprendre à utiliser son cerveau. On ne pouvait pas faire plus soixante-huitard, plus « woke ».
De quoi faire s’étrangler de rage tous les fascistes aujourd’hui comme hier.
L’après 68, une période bouillonnante et ambitieuse pour la pédagogie dont j’ai pu bénéficier.
Pourquoi donc tout cela a-t-il été abandonné ?
Peut-être parce que la loi du marché nous aurait ravalé au pitoyable statut de « consommateur », dans tous les domaines ?…
https://shs.cairn.info/revue-hermes-la-revue-2007-2-page-53?lang=fr