Les routes du tour de France sont rarement pavées mais elles conduisent parfois quelques coureurs en enfer en raison de la connerie de spectateurs prêts à tout pour se retrouver dans le cadre d’une caméra de télévision. Des centaines de milliers de personne et même des millions se placent le plus tôt possible à chaque étape sur l’itinéraire privatisé par la société du Tour de France. Depuis le début de l’épreuve de 2025 le spectacle a battu ses records d’audience depuis vingt-cinq ans à la télévision, mais aussi sur le terrain avec parfois quatre ou cinq rangées de fans dont on ne sait pas exactement la raison pour laquelle ils sont venus.
Est-ce pour voir passer la caravane publicitaire ? Est-ce pour récupérer les « cadeaux » distribués par les marques ayant investi sur l’épreuve ? Veulent-ils acheter des produits dérivés leur permettant de se vanter d’y avoir été ? Espèrent-ils seulement un bob Cochonou, Graal franchouillard qui s’arrache sur les marchés parallèles ? Au fait viennent-ils pour apercevoir dans un kaléidoscope coloré le peloton à près de cinquante kilomètres heure ? Rêvent-ils d’une vidéo prise au péril de leur propre santé et de celle des coureurs ? Ils sont tous ? C’est la seule certitude, dans la croyance prêtant aux apôtres du dieu vélo des vertus de volonté, de résilience, de courage ou de ténacité dont on ignore si elles sont naturelles. Peu importe ce que contient le flacon pourvu que les coureurs apportent l’ivresse de les avoir vus.
La bataille fait rage sur les bords des routes dans le public tout autant que sur celles qui ont été sélectionnées pour les coureurs afin de régler des querelles d’égos. Le moindre « souvenir » se dispute férocement et prend vite des allures de trophée. Avec ses 150 véhicules qui rivalisent d’originalité la caravane passe et déchaîne les convoitises dérisoires. Le cortège long de 10 km offrira 35 minutes de spectacle, chaque jour, le long des routes du Tour. Il faut pas moins de 600 caravaniers et 50 personnes pour mener et encadrer un tel défilé qui prend des allures spectacle gratuit plus durable que le passage de ces cyclistes dont la plupart ne connaissent même pas les noms. La France et même le monde de la consommation se montre sous son plus beau jour.
Des milliers de caisses ou des paniers confectionnés spécialement pour ce jour-là garnis de suppliques illusoires pour que les distributeurs de « goodies » testent leur adresse, fleurissent désormais parmi la foule. Des heures de patience pour une mini poche de bonbons, un saucisson miniature, des porte-clefs, des bouteilles réduites d’Orangina, des éventails, des peluches, des tee-shirts et des bobs à pois rouges et le fameux bon du Tour de cochon : les collecteurs sont prêts à tout pour battre les records de récupération des cadeaux. Les babioles prennent alors des allures de butins similaires à ceux du pirate Barberousse. La valeur sentimentale est limitée puisque beaucoup se retrouveront en vente sur les sites spécialisés le soir même.
Désormais l’appel à se déguiser produit aussi son effet. De plus en plus de costumes excentriques s’installent le long du ruban noir où passent en quelques dizaines de secondes des gars pressés d’aller prendre un jaune ou de se mettre au vert. Depuis 2015 El Diablo a pourtant déserté les bas-cotés car il n’avait plus les moyens financiers de suivre toutes les étapes. Il existe des « copies » qui n’ont pas son aura et sa barbe. Tout y passe avec des tenues plus ou moins réussies. Il faut se montrer et les fadas n’hésitent pas à courir aux cotés de ceux qui grimpent les cols durs jamais dans la facilité. Cette tendance sans rapport avec le sport aggrave les dangers qui menacent les coureurs. Rien ne compte ! Se montrer ! Exister ! se distinguer! Dopés à la bière ils ne cherchent qu’à se faire mousser.
Nous avons tous des souvenirs de ces journées d’antan passées en famille sur les routes de la grande boucle qui cette année s’effectue entièrement en France. Elles peuplent nos mémoire d’images furtives qui ont eu avant que la télé se les accapare la valeur inestimables des madeleines chères à Proust. Voir Bobet ou Darrigade avaient une valeur exceptionnelle. Découvrir le coup de peigne d’Anquetil après une lutte contre le chrono réussie constituait un moment de gala. L’émouvante modestie de Poulidor attirait l’empathie. Désormais les privilégiés du camping-car regardent sur leur télé si on y montre depuis le ciel leur véhicule paré de drapeaux en tous genres alors que le peloton passe à quelques mètres sans grand intérêt. La fin de l’étape se vit en direct pour les accros du vélo du nord de la route ou laisse le plus grand nombre totalement indifférent. Le sport ? Quel sport ? Le Tour est le reflet de la société où le dérisoire l’emporte sur l’essentiel. eT
Le chiffre d’affaires généré par l’épreuve est estimé entre 150 et 200 millions d’euros, pour une marge nette d’environ 20%. Cette année le public attendu devrait avoisiner globalement les… 12 millions de personnes et l’audience moyenne sur la télévision publique seule dépassera en moyenne les 3,5 millions de téléspectateurs en moyenne chaque jour. La machine à rêver est lancée durant encore deux semaines. Et rassurez-vous j’essaierai de ne pas en manquer une minute… entre deux siestes.
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Cette folie tourdefrancesque ne date pas d’aujourd’hui. Je me souviens du livre : « Les carnets du Major Thomson de Pierre Daninos, une critique à la fois tendre et féroce de la société française, où il décrit par exemple l’étonnement du major au moment du passage du « Tour ». Il faut que je retrouve ce bouquin !
J’ai encore dans mes réserves « le Jacassin », que je me plais à relire quelquefois, citant avec un humour ravageur et qui n’a pas pris une ride, les propos convenus des « autres », et de moi même ! Un bouquin, lorsqu’on vient de le lire, qui vous incite à rester muet.
Dans mes jeunes années, je suivais avec grand intérêt à la radio les nouvelles du tour et j’avais « ma carte » épinglée à côté du poste de TSF…, récupérée dans le canard local. Et puis ça m’a passé.
J’ai pris la peine quelques fois de me rendre au bord de la rue lorsque le tour est passé à quelques centaines de mètres de chez moi. J’ai dû y voir Anquetil et quelques autres dont j’ai perdu le souvenir.
Mais ce qui m’a le plus marqué. :
C’est « Yvette », dans son nid,
Perchée sur une estafette,
Jouant avec application
Un « tube » du répertoire musette.
Bonjour @ J.J. !
Ma mémoire vacille mais n’oublions pas les « Cinzano » chevauchant fièrement leurs chevaux mécaniques, Braud et sa moissonneuse-batteuse, Pif le chien et ses fidèles de la CGT, des vedettes du show-bizz ou politiques locales. J’en oublie surement, mais ils me le pardonneront …
C’était hier …peut-être avant hier mais surement, c’était la sortie de l’année pour les « gueux de la campagne » ! ! !
Amicalement
Depuis 1957 j’ai vu une bonne cinquantaine de fois le tour dont une trentaine d’arrivées et quelques départs. Je n’ai jamais été bousculé, toujours bien placé, j’ai récupéré plein de « goodies » dont je ne savais que faire, et tout ça sans jamais être dans la caravane ou les tribunes officielles. Seule contrainte, se lever tôt et ne pas hésiter à marcher..
J’ai du mal à comprendre les zozos qui s’entassent comme des ânes dans les cols, gênent les coureurs et surtout ne voient rien….
Carte IGN en main je prépare mon déplacement soit au Mont-Dore soit à Superbagneres et je n’irai à l’une des deux arrivées que si je suis absolument certain d’avoir un super placement.