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Désolé mais le mouvement actuel n’a rien à voir avec mai 68

Sur certains plateaux des télés où l’on sait tout mais où l’on apprend que ce que l’on veut bien vous dire, certains « experts » tentent une comparaison entre les événements actuels et ceux de mai 68. Une position qui leur permet de revenir sur ce moment de l’Histoire de France qui selon eux à causé la déchéance présente de la France. Ne cherchez pas tous les maux de notre société viennent de ces enseignants hirsutes, déglingués et de ces étudiants débiles qui ont bouleversé les repères moraux et philosophiques d’une société façonnée par l’ORTF. On n’en finit jamais en ce moment de chercher des boucs-émissaires à une gestion factuelle catastrophique, et l’Histoire arrangée à la sauce de ses propres intérêts politiques pullule de faits pouvant justifier les errements du présent.

En 1967-68 j’étais directeur de l’école élémentaire publique de garçons de Castillon la Bataille et je n’avais pas encore exercé mon droit de citoyen car la majorité était encore à 21 ans. Responsable de ma promotion d’école normale pour tenter d’organiser un voyage de fin de parcours dans ce monastère laïque, j’avais depuis déjà pas mal de temps rejoint le Syndicat National des Instituteurs où j’ai appris ce qu’étaient l’unité corporative, l’indépendance de tous les diktats politiciens et la démocratie dans le respect de la diversité des opinions. Le courant de pensée UID m’avait accueilli et formé. Lorsque la contestation monta je ne fus pas le dernier à me lancer dans l’action. J’ai donc vécu chaque jour de cette période troublée de la seconde moitié du siècle dernier intensément (1) et avec une passion qui était conforme au climat social ambiant.

D’abord le niveau des protagonistes de ce que certains continuent à qualifier de « révolution » n’a aucun rapport avec celui de l’époque présente. Un de Gaulle à l’Elysée, un gouvernement de pointures blanchies sous le harnais du gaullisme, une prospérité économique incontestable, des organisations syndicales fortes, une culture politique très élevée avec des partis structurés et des premiers contestataires possédant une culture personnelle consistante et solide : aucune similitude dans les deux périodes.

Nous sommes en 68 encore sur les valeurs et les principes post-seconde guerre mondiale. La sélection au mérité reste féroce. Le taux de réussite au baccalauréat n’a été en 1966 que de 49,6 % à cause de la suppression de la première partie de cet examen. En 1967 il atteindra 59,8 % avec un grand nombre de redoublants. Les revendications ne sont absolument pas les mêmes.

Ensuite s’il y a eu des affrontements réputés violents à Paris et dans les grandes villes de province il était le fait des étudiants. Les revendications étaient d’ordre général et reposait sur les principes et les valeurs républicaines avant de dévier sous l’influence des syndicats vers des demandes plus matérielles. Le fonctionnement de la société corseté et même verrouillé ne correspondait plus à l’aspiration des intellectuels, des cadres sociaux vers une seconde libration après celle de 1945. On se bat pour construire un autre monde.

Le peuple adhéra très vite à cette vision en sollicitant des droits d’expression que lui refusait partout le système économique et social. Les marges de manœuvre existaient tant financièrement que politiquement. Le rêve était possible et « sous les pavés du quotidien il y avait la plage des espérances ». Le combat n’avait pour beaucoup rien de matérialiste dans un premier temps. Il reposait sur une philosophie politqiue globale. Actuellement il n’a plus d’espoir d’un monde meilleur et on cherche tout simplement et ce n’est pas criticable à améliorer le quotidien.

A Castillon une coordination des syndicats fut vite mise en place. Le SNI, le SNES, la CGT et les Jeunes agriculteurs notamment y participaient. Les débats animés débouchaient quasiment toujours sur des actions communes. Le représentant des J.A. qui n’était autre que Gérard César, révolutionnaire exigeant qui deviendra plus tard… député grâce à Robert Boulin puis Sénateur de la Gironde dans la même mouvance. iL était le plus vindicatif d’entre nous. Nous suivions les événements parisiens avec attention puisque l’issue des luttes engagées ne pouvaient venir que de la capitale. Bien que Mai 68 ait été marqué par de violents affrontements avec la police, des dégradations matérielles majeures (voitures brûlées, barricades, pavés arrachés), le détournement ou le vol de biens de consommation courante n’ont jamais fait partie des modes d’action du mouvement.

Peu de politiques nationaux d’envergure furent à la hauteur et certains se fourvoyèrent dans des initiatives hasardeuses (affaire du stade Charletty). Un seul me parut digne de représenter mes aspirations : Michel Rocard ! Durant les événements, il a cherché à incarner une voie alternative à la gauche traditionnelle. Il critiqua la stratégie du Parti communiste français (PCF) et de la CGT, qu’il jugeait trop frileux face au potentiel révolutionnaire du mouvement. Il défrichait des voies nouvelles alors que le mouvement actuel reste sur des schémas traditionnels dépassés.

C’est ainsi que je me suis retrouvé un soir de fin juin 1968 face à mes professeurs communisant de « mon » collège créonnais quitté cinq ans auparavant à la réunion publique du candidat du PSU aux législatives (Henri Souques) pour lancer cette phrase à leur égard que j’avais lue dans le Canard enchainé  : «  Non seulement vous êtes montés en retard dans le train des revendications mais vous avez assommé le conducteur pour prendre le contrôle du convoi ! » La discussion fut vive car je bousculais l’ordre établi qui revint d’ailleurs massivement aux lgislatives suivantes. Rocard rejettait l’hégémonie de la vieille fédération socialiste (SFIO) et de François Mitterrand, posant ainsi les premiers jalons de ce qui sera théorisé plus tard comme la « deuxième gauche » (antidogmatique, autogestionnaire et décentralisatrice). Une part des acteurs observateurs récupérateurs de mai 68 ne lui pardonneront jamais. Mes profs non plus à mon égard !

Nous en sommes loin. Très loin de mai 68 sur le fond et sur la forme, A mille lieues en ce moment de l’Histoire sociale. Personne incarne vraiment le mouvement de contestation actuel. Tout le monde espére le récupérer mais les événements qui l’accompagnent sont tellement difficiles à assumer que les hésitations sont compréhensibles. J’en connais beaucoup qui seront soulagés ce soir si tout se passe à peu près bien. L’enjeu de la journée d’aujourd’hui est donc anecdotique. L’essentiel se jouera le 5 novembre prochain.

(1) Voir mon livre Jour de rentrée 

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