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Le socialiste « carmausien » et le journal de la cabane au fond du jardin

Je me suis toujours demandé pourquoi j’avais ancré en moi l’envie de pratiquer le journalisme. Les racines de cette passion que j’ai largement pu assouvir dans tous les médias se trouvent probablement dans divers jardins de mon enfance. Le milieu familial dans lequel j’évoluais n’avait pas de prédisposition à cette orientation de ma vie. Et pourtant.

Ma mère exerçait les fonctions de secrétaire de Mairie et elle avait accepté de devenir correspondante de Sud-Ouest en une époque où l’information locale gardait son importance puisque le journal écrit en était le seul support. Du lundi au samedi le facteur lui apportait le journal plié et placé dans un manchon blanc sur lequel figurait son adresse. Comme le « Père Mandouce » débutait sa tournée vélocipédique chargé comme une mule de contrebandier franchissant un col, il déposait le quotidien de bonne heure à la Mairie où nous habitions . Ma mère s’en emparait, le parcourait et le laissait à la disposition des rares personnes qui aurait souhaité découvrir les « nouvelles » sur le bureau. 

Le « Sud-Ouest » n’était pas autorisé pour les enfants. Je n’en comprenais pas la raison mais je suis certain que cette privation d’accès à sa lecture a renforcé ma curiosité pour cette actualité semblant réservée aux adultes. Il me fallait ruser pour en découvrir le contenu. Il était difficile de déployer les grandes pages du journal sans que l’on s’en aperçoive. Chaque jour après le déjeuner je revendiquais donc en période de vacances scolaires, le jeudi et le samedi, la charge d’apporter Sud-Ouest chez mon grand-père maternel dont la maison se trouvait à quelques dizaines de mètres de la Mairie.

Ce qui aurait pu être une corvée tournait pour moi au plaisir car j’avais l’impression d’une mission importante, celle d’être un messager important de l’information. Bien entendu en cours de route j’en profitais pour lire les principaux titres de la page des sports mais sans pouvoir m’attarder outre mesure sur le contenu. Je prenais mon temps pour replier soigneusement l’objet du délit d’initié au monde.

Mon « papi » Abel, maçon travaillant dans les premières grandes entreprises du bâtiment (il a participé à la construction de la cité de La Benauge et la fameuse cité dite lumineuse de Baccalan) avait connu dans son enfance une grande misère. Abandonné par ses parents il avait été placé chhez un médecin à onze anas. Il conservait ces cicatrices profondes d’une société injuste et indifférente. Il avait de fortes sympathies pour ce qu’il appelait le « socialisme carmausien ». Ce n’est bien plus tard que j’ai compris ce que cette classification recouvrait politiquement. En fait il naviguait entre le communisme sceptique et une sorte de révolution permanente à accomplir. 

Mobilisé lors de la dernière année de la Grande guerre il avait été fait prisonnier à moins de 20 ans pour être envoyé dans une mine de sel en Silésie. Plongé dans le bruit, l’horreur et la terreur d’un conflit qui le dépassait, il avait compris rétrospectivement les propos de Jaurès auquel il vouait une profonde admiration. Abel dont le vrai prénom était Antoine, nourrissait une haine farouche à l’égard de ceux qu’il estimait être des politiciens insincères, des vendeurs de soupe sans goût et des traitres permanents.

Son ennemi s’appelait Labroue, un député de la rive-droite de la Garonne qui avait changé de parti pour des raisons électoralistes.Durant toutes les campagnes électorales de l’Entre-deux-guerres il lui apporta la contradiction à vélo dans les réunions publiques sous les préaux des écoles ne rechignant pas à faire le coup de poing si la situation l’exigeait. Mon grand-père ignorait la nuance. Et le « radical-socialisme » ne lui inspirait pas du tout confiance.

Lorsque j’entrais dans la cuisine où il attendait mon arrivée assis à table, les mains sur la toile cirée. Ma grand-mère face à lui agitait sa petite cuillère dans une grand verre à pied tourné pour refroidir son café de « chaussette » qu’elle se servait bouillant mais qu’elle finissait par boire froid. Il s’emparait du journal et l’ouvrait sur la table pour vite se plonger dans sa lecture. Il la ponctuait de récriminations, de jurons et de contestations silencieuses qui lui faisaieent hausser les sourcils. 

« Tu vois Jean-Marie il ne faut pas croire un seul mot de ce qui est écrit dans Sud-Ouest m’expliquait-il. Tu ne le liras que quand tu pourras t’en rendre compte autrement il vont te bourrer la tête d’idées fausses ». Cette affirmation il me la rappelait souvent comme pour me décourager de m’intéresser à l’actualité. Elle me paraissait totalement illogique puisque dès qu’il avait chaussé ses lunettes il se plongeait dans le quotidien. Pas un mot. Pas un commentaire autre que celui-ci. Il y eut une forte accentuation de ssa défiance avec l’arrivée de de Gaulle au pouvoir. Il ne souffrait pas l’homme politique après avoir idolatré le Genéral. 

Mais pourquoi cette passion pour Sud-Ouets alors qu’il dénonçait le contenu de ce qu’il y découvrait ? Son attitude me paraissait contradictoire. Il repliait finalement le journal selon sa disposition initiale? Il partait alors le stocker dans le pressoir au fond du chai où il se ravitaillait lorsqu’il lui fallait allumer un feu ou pour confectionner le « papier peu hygiénique » de la cabane branlante au fond du jardin ne respirant pas la poésie de celle de Cabrel. Il découpait en effet les grandes pages du quotidien en huit et accrochait sa fabrication à un fil de fer dans le lieu d’aisance historique où nous finissions tous par passer. 

Je me rendais avant de repartir sur le « saint » siège découpé dans une planche usée par les fesses familiales et je tentais de reconstituer les articles traitant de cette « actualité » de laquelle on s’efforçait de l’écarter. Je restais sur place à assembler un puzzle qui ne me permettait pas toujours de comprendre tout le contenu de l’information. Certains articles trop longs devenaient alors illisibles car tronqués par les hasards des utilisations antérieures. Un drame. En période de Tour de France j’étais vraiment le plus assidu des membres du cabinet ! Certes il y avait le décalage temporal? certes il manquait parfois l’essentiel de la course ou les classements mais il y avait toujours le bonheur d’être un invité privilégié à l’épopée. Je voyageais par les mots. Je découvrais ce que l’écriture apportait à l’imagination. Je me promenais parmi les « grands » dont je ne comprenais pas toujours les motivations. Je grandissais dans la cabane en attendant de pouvoir à mon tour accéder au journal. 

J’ignorais que des décennies plus tard mon nom figurerait au bas d’articles sur l’une de ces pages. Abel n’était plus là…quand de ce fut le cas. Que m’aurait-il dit ? Il aurait souri… « Toi Jean-Marie tu ne peux pas écrire des âneries ! »

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Cette publication a un commentaire

  1. Gilles Jeanneau

    Je n’ai qu’un mot : savoureux!
    Mais je suis sûr d’une chose: ton papi Abel ne serait pas insensible aux tas de conneries que colportent tous nos médias hormis Sud-Ouest!
    Et comme elle était belle cette époque de notre jeunesse, sans que nous le sachions…
    Allez, bonne journée quand même!

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