La veille de Noël, alors qu’une neige fine commençait à recouvrir les toits de Créon comme un grand drap blanc, un homme se réveilla sur un banc de fer glacé, au bord de la Place de la Prévôté. Le froid lui mordait les mains. Il était emmitouflé dans un manteau râpé, avec le crâne couvert d’un bonnet ridicule avec un pompon rouge et d’une écharpe rêche de grosse laine empêchant l’humidité ambiante d’entrer autour de son cou. Sa tenue insuffisante pour le contexte dans lequel il se trouvait lui parut incongrue.
Que faisait-il ici ? Et pire : qui était-il ? Il s’appelait en fait Jean-Paul mais il ne le savait pas. Il avait froid. Étrange sensation que celle du grelottement qui le secouait brutalement alors que dans son sommeil il n’avait rien ressenti de pareil. Il se secoua avant de regarder autour de lui. Il n’y avait personne. Une vitrine brillait de mille feux, celle de José le boulanger qui comme chaque année éclaboussait de couleurs et de lumières. De la Boucherie de la Prévôté émanaient des sons aigrelets et les commis débutaient le rangement des victuailles. Au P’Tit Bar Créonnais un couple bravait la froidure et fumait à l’extérieur alors que la buée dissimulait quelques attardés du comptoir. Impossible de savoir où il était. Ce monde lui était étranger.
Autour de lui, des décorations scintillaient dans les rues. Pourtant, dans sa tête, il n’y avait rien. Pas de souvenirs. Pas de passé. Juste un grand silence. Le vide. Jean-Paul se leva, un peu tremblant. Des gens passaient près de lui en souriant, une poche à la main, pressés de rentrer chez eux. La nuit la plus longue de l’année le trompait. Il n’était que 20 heures. Certains le regardaient avec curiosité, d’autres l’ignoraient. Tous semblaient pressés. Impossible d’en arrêter un et lui demander quoi que ce soit. Une question le taraudait : qui était-il ? Lui, se mit à avancer lentement, comme s’il apprenait à marcher dans un monde nouveau. Où aller ? A qui parler ? Que faisait-il ici ?
Devant la mairie se dressait trois sapins de différentes taille dont deux artificiels. En s’en approchant de ces « arbres » posés sur un tapis artificiel vert cru, Jean-Paul ressentit quelque chose d’étrange : une chaleur, une émotion sans nom. Il n’avait plus froid. Une boule rouge attira son regard. En la touchant, une image traversa son esprit — une cheminée, des rires d’enfants, une voix douce chantant un air ancien. Puis tout disparut. Il n’avait pas eu le temps d’identifier ces personnes qui semblaient tellement heureuses. Il ferma les yeux pour tenter de revenir sur cette scène qui lui paraissait essentielle pour qu’il puisse retrouver le fil de sa propre vie.
— Tu aimes le sapin ? demanda une petite voix.
Une fillette aux joues rouges se tenait devant lui. Elle portait une écharpe trop grande pour elle. Elle le dévisageait avec un aplomb impressionnant.
— Je crois que oui… répondit Jean-Paul. Mais je ne sais pas pourquoi… Tu ne m’aiderais pas ? Je viens de voir des gens que j’aimerai bien retrouver…
Elle fronça les sourcils, leva les yeux vers une étoile au sommet du sapin le plus élevé.
— Normal ! C’est Noël et Maman dit que Noël, c’est quand on se souvient de ceux qu’on aime.
Ces mots restèrent accrochés au cœur de l’homme sans passé. Souvenir ? Ce mot lui était étranger.
– Suis moi dit la fillette ! Tu ne vas pas rester seul ici. Tu auras froid.
La fillette l’emmena jusqu’à sa maison dans la rue Baspeyras vide et silencieuse. Sa mère, voyant l’homme fatigué et perdu, lui offrit une soupe chaude et une place près du feu. Personne ne lui posa de questions. Ce soir-là, la tolérance et le respect parlaient d’elles-mêmes. Ils le laissèrent perdu dans le feu réconfortant.
Alors que les flammes dansaient, Jean-Paul observa une vieille étoile posée sur la cheminée. En la regardant, des souvenirs revinrent doucement, comme des flocons tombant un à un : il se vit enfant, décorant un sapin ; plus tard, adulte, tenant la main d’une femme qu’il aimait ; puis seul… très seul sans sapin et sans cheminée. La pluie. Le froid. La peur du lendemain.
La chaleur de cette maison le ramenait lentement en arrière. Il posait les dominos d’une vie devant lui. Impossible cependant de les formuler, de les décrire, de les transmettre. Ils défilaient tellement vite ! A peine le temps de retrouver un visage, un lieu et ils disparaissaient. Dans le fond il était revenu seul dans un monde étrange où tout s’évanouissait comme le génie d’Aladin revenant dans sa lampe. Une larme coula sur sa joue.
— Je me souviens, murmura-t-il. Je me souviens…Noël !
Au même instant, on sonna à la porte. Dehors, la neige tombait plus fort, mais à l’intérieur, tout était ouaté, paisible, rassurant. Jean-Paul entendit les bribes d’un échange. Deux hommes en uniforme s’avancèrent dans l’encadrement de la porte qui lui avait permis d’entrer dans ce cocon rassurant.
– Oui c’est lui… Il est là depuis longtemps ? Il est parti de l’EHPAD en début d’après-midi en profitant des allées et venues des familles..
Jean-Paul poursuivait toujours ses souvenirs qui fuyaient devant lui comme les papillons dans l’un des prés dont il sentait l’odeur si bienfaisante. Le regard perdu dans le foyer changeant de cette cheminée devenue le berceau de son bonheur.
– Monsieur Martin… Il faut nous suivre…
– Jean-Paul, je m’appelle Jean-Paul. Pas Martin ! répliqua celui vers qui tous les regards étaient tournés. C’est la petite-fille du sapin qui me l’a dit !
– Quelle petite fille ? questionna l’un des gendarmes
– Celle à l’écharpe trop longue !
– Allez venez Jean-Paul, elle vous attend ! Venez avec nous. Remettez votre manteau.
Il s’exécuta. Le « visiteur des souvenirs » remercia toute la maisonnée puis sortit dans Créon encore éclairé. Le monde lui semblait nouveau, mais il n’était plus perdu : il y déposait maintenant des images fugaces de son passé. Les premiers tours de roue de son vélo, le sac de billes, les parties de ballon sur le gravier, le marché et surtout l’orange trouvée dans un soulier au pied du sapin. C’était donc ça : on fêtait Noël.
Il revint en marchant vers l’EHPAD avec son kaléidoscope d’instants oubliés depuis tellement de temps. Il les emprisonna dans cet univers où il était seul. Il avait le cœur léger.
Depuis ce jour, Jean-Paul demanda à ses proches de revenir sur la Place de la Prévôté. Non par peur d’oublier, mais pour se rappeler que parfois, il faut perdre la mémoire pour redécouvrir l’essentiel : le partage. La petite fille ? Il ne savait plus si elle existait ou si elle appartenait aux illusions. Il l’avait oubliée.
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Magnifique texte, beaucoup d’émotion à travers cette lecture. Le seul bien qui nous reste n’est-ce pas la fraternité dans cette société où les liens sociaux sont fracturés ?
Le bonheur c’est de sentir utile aux autres et d’être aimé pour ce qu’on est comme l’écrit François Lelord dans son roman Le Voyage d’Hector.
Bonjour,
merci pour ce joli texte si bien écrit.
joyeuses fêtes
Très beau texte émouvant, mais que je vais tenter d’oublier pour passer le moment toujours difficile de Noël.
Très émouvant ! Je n’aime pas les fêtes, je pense à tous ces miséreux qui n’ont pas de quoi manger, à ce monde où la violence règne. Seuls nos enfants, petits enfants et arrière petits enfants nous apportent de la joie.
Joyeux Noël malgré tout avec une pensée particulière pour ceux qui souffrent.
C’est en effet un très beau texte,tout en poèsie délicate et en mélancolie si profondément humaine. Nous sommes loin de l’agitation frénétique des commerces à Noël et de la « fièvre acheteuse ». Je pense moi aussi à ceux qui seront dehors ce soir là,et à cette solitude qui envahit le temps des personnes qui vieillissent à l’écart. J’ai rendu visite à l’une d’entre elle avec un petit panier cadeau,dans une résidence autonomie… c’est le moment de t’adresser ,ainsi qu’à ta famille et à tes fidèles lecteurs ,mes pensées les plus fraternelles.