Comment Pedro, solide gaillard à la stature du pilier de l’Union Bordeaux Bègles surnommé Bib Ben, a pu se retrouver en Entre-Deux-Mers alors qu’il a ses origines familiales au Vanuatu, archipel de l’Océanie étiré sur 1399 kilomètres ? Plus de 16 300 kilomètres et plus de 30 heures d’avion le séparent de cet État indépendant où il n’est revenu qu’une fois depuis trente ans pour y voir sa mère adoptive aujourd’hui décédée. Il a passé la majeure partie de son enfance et de son adolescence sur l’île de Lifou proche de la Nouvelle Calédonie.
C’est là qu’il a assouvi sa passion pour le ballon rond en une période de sa vie où il était plus svelte. « J’étais assez doué explique, ce colosse qui eut les pieds agiles. D’ailleurs je devais me rendre à Nantes avec un certain Christian Karembeu. J’attendais la lettre qui me confirmait ce stage. Un jour un courrier frappé de bleu, blanc, rouge est arrivé. Mes parents ne sachant pas bien lire, il a été confié à ma sœur. Elle l’a lu à mon père et tout c’est arrêté là ! J’étais convoqué aux trois jours à Nouméa pour une éventuelle incorporation dans l’Armée. La décision a été vite prise : mon père m’a expédié aux journées de sélection militaire. Adieu le foot ! »
Pedro découvrit alors les relations avec la métropole. Il fallait en effet des contingents de recrues pour les trois armes : terre ; marine, aviation. Les deux premiers furent vite complétés. Le néo-calédonien (il est né à Lifou et donc français en 1992) pensait échapper au service en France mais il manquait cinq noms pour l’armée de l’Air. « L’adjudant antillais me sollicita pour trouver des volontaires. Malgré mon appel aucun doigt ne se leva. Le sous-officier décida de prendre les premiers de la liste. Mon nom commençant pas C je me retrouvais embarqué pour la France. Mes superbes dreadlocks à al Karembeu disparurent en quelques minutes sous la tondeuse du coiffeur. Je lui avais demandé de les récupérer dans une poche pour les envoyer à ma mère. Il accepta et ma mère reçut mes cheveux mais ne m’a revu que très longtemps plus tard ».
Les incorporés d’office espéraient tous en effet tous pouvoir rencontrer leur famille avant de partir. Embarqués dans des autocars Pedro et les autres troufions potentiels furent directement emmenés à l’aéroport franchissant par des portails annexes les grillages protégeant la piste. Personne ne pouvait donc y accéder. « Certains pleuraient dans des serviettes…ils quittaient leurs racines sans même avoir pu dire le moindre au-revoir aux leurs. Notre départ fut immédiat». Arrivés à Paris tous furent dispatchés dans des régiments correspondant à leur arme. « Je me suis retrouvé à Cazaux pour mes classes puis affecté à Rochefort. Je me suis adapté ». Il n’en dira pas plus sur ce changement de climat, de culture et de repères probablement parce qu’il a été happé par la machine militaire.
« Un jour un adjudant m’annonça que le commandant souhaitait me rencontrer. L’entretien tourna vite à la session de recrutement. Il m’avait repéré pour mes qualité physiques. Sa proposition consistait à me proposer un engament dans les forces spéciales de l’Armée de l’Air. Comme je ne savais pas quel serait mon avenir, j’ai fini par accepter. Deux ans de formation intense à Nîmes et je me suis retrouvé dans une formation commando de deux ans. J’en ai bavé mais j’ai tenu bon. Les forces spéciales c’est vraiment spécial pour son esprit de groupe, sa solidarité et sa solidité mentale ». Cette période où il a appris à s’adapter à tous les contextes, à toutes le situations, à affronter le danger et même la mort potentielle a vite débouché sur des actions concrètes qu(‘il ne peut raconter dans les détails.
Son pire souvenir des deux décennies passées dans cette partie « discrète » des Armées reste les trois semaines au Rwanda ! Ce fut l’une de ses premières missions en 1994. Le massacre des Tutsis lui a laissé des images cauchemardesques en mémoire. « Deux gars pourtant aguerris de notre commando ont dû être rapatriés par avion sanitaire tellement tout était horrible. Les massacres s’effectuaient à coups de machette. Têtes et membres coupées. Des cadavres partout. Séparer les deux camps était parfois difficile car comment distinguer un Tutsi d’un Hutus. Notre opération s’est terminé en juillet 1994 mais pas les exactions ».
Les opérations spéciales s’enchaînent et Pedro se retrouve par exemple à Sarajevo où le danger essentiel étaient les « snipers ». « J’ai vu devant moi un légionnaire pourtant protégé par tout ce qui était utilisable se prendre une balle dans le cou alors que nous roulions en voiture. Il s’est affaissé tué sur le coup ». Il ira sur de nombreux autres théâtres de conflit pour évacuer des ressortissants français, pour protéger des intérêts stratégiques, pour soutenir des autres forces armées. Il restera vingt ans au service du pays ce qui lui vaut la carte d’ancien combattant malgré son âge peu avancé.
Force tranquille, épatant compagnon de demi, nounours qu’il ne faut pas agacer, il évolue dans l’accompagnement sécuritaire des tournages de films. Récemment l’ex-parachutiste protégeait par exemple sur le Libournais les plateaux en extérieurs de « Cocorico 2» avec Clavier et un Didier Bourdon arrivant chaque jour en Porsche avec chauffeur ! Un autre monde en cet été 2025 pour lui qui n’était vraiment pas habitué à faire du cinéma ! Pedro est un gars du bout du monde pas forcément « spécial ».
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