You are currently viewing Passé et présent d’été (3) : le bain de minuit

Passé et présent d’été (3) : le bain de minuit

Durant des siècles les Créon, comme toutes les villes bastides construites majoritairement en bois, a eu peur des incendies. Plusieurs fois victimes du passage d’armées en campagne, les habitants avaient mesuré la nécessité de constituer une réserve d’eau pouvant les aider dans ces circonstances dramatiques. Les élus se préoccupèrent donc très vite de sécuriser, avec les moyens dont ils disposaient, la défense de leur cité. C’est ainsi que naquit, il y a sept siècles, la « douve » exutoire des fossés autour de la ville. 

Dans le début du talweg du cours de La Pimpine les édiles firent donc aménager à la pelle, à la pioche et au tombereau, un réceptacle de la source du ruisseau, des eaux pluviales venant du fossé autour des palissades ceinturant la ville et du réseau… des égouts constitué dès la construction de la ville.  Ce bassin multifonctions servit dès l’origine, d’abreuvoir pour les animaux, de lavoir collectif grâce à une déviation en contre-bas, d’éventuelle ressource contre le feu, de bassin d’apurement des eaux usées… Il fut amélioré au fil des ans pour il y a presque cent ans être aménagé de manière plus conforme à la salubrité publique. Une vaste réserve bétonnée réputée d’agrément fut construite.

Des générations de Créonnaises et de Créonnais l’ont pratiqué et on peut supposer que, depuis ses origines la douve fut lieu estival où l’on venait atténuer la canicule. Aucun des baigneurs jusqu’à la fin des années 1950 n’aurait songé à émettre un doute sur la qualité des eaux. Pour rassurer la population il fut décidé de construire un mole, au centre du bassin, avec un puissant jet d’eau qui, quand il fonctionnait, « oxygénait » le lieu de baignade. Peu importe : on s’y baignait, on y jouait !

Une mesure « technique » peu convaincante puisque le fond de la douve accumulait des déchets naturels divers (feuilles, boues, matières diverses peu recommandables). La crépine de la pompe alimentant le modeste panache d’eau vite encombrée mettait souvent l’appareillage en panne engendrant des commentaires peu amènes sur l’efficacité de la municipalité.

Peu importe dans le fond l’attrait de la baignade étant le plus fort, les gamins le jour et les adolescents la nuit (le fameux bain de minuit!) plongeaient et tentaient de nager dans cette douve dont les eaux n’avaient pas la clarté de celles de la Grande Bleue. Quelles que soient les mesures de prévention ou les interdictions, Créon a donc eu sa piscine municipale officieuse durant des décennies.

Des parents, en toute confiance, l’utilisaient pour apprendre à leurs enfants à nager mais majoritairement les apprentissages étaient empiriques. Mais au début des années 1960 le bassin perdit de son attractivité car les épidémies de poliomyélite sévissaient encore.

L’installation des baraquements destinés à accueillir l’école pour jeunes filles issues du milieu rural dite « La Ruche », en fit plutôt un lieu de rendez-vous, de rencontres discrètes durant les vacances. On ne se donnait pas rendez-vous, à Créon, derrière l’église mais à la douve ! Il y eut même une fameuse histoire de chaussures de crêpe à l’origine d’une glissade justifiant les ecchymoses de celui qui en auraient été victime. En fait il avait été surpris par un mari « informé » du rendez-vous avec une femme infidèle et les « bleus » ou les « abrasements » de la peau n’avaient rien d’accidentels.

Pour ma part je conserve le souvenir d’une soirée exceptionnelle, celle du samedi 11 septembre 1960. Les grandes fêtes de la Rosière battaient leur plein. Les « grands » décidèrent, ce soir-là, de se venger du propriétaire du café du Soleil d’or, Monsieur Roumégous qui les avait houspillé après les avoir pris en flagrant délit de bourrer avec leurs casquettes les buts du babyfoot pour récupérer les balles et éviter de payer… durant des heures.

Vers quatre heures du matin, une expédition « punitive » enleva le babyfoot laissé sous les arcades. Il fut transporté aussi discrètement que possible au bord de la douve. Le plan prévoyait que le jeu serait hissé sur le jet d’eau qui ne fonctionnait plus. Une équipe « d’hommes grenouilles » nus se mit à l’eau ou enfin dans ce qu’il en restait dans le bassin. La joyeux bande peu discrète, chemina en portant à bout de bras l’objet du délit, s’enfonçant dans une boue noirâtre et nauséabonde, pour le déposer sur le mole en béton. Mission accomplie, les pirates se retirèrent après s’être abondamment lavé les jambes à la pompe de l’ex-coopérative laitière.

Le lendemain matin, quel charivaris ! Le cortège de la rosière ne parlait que de la disparition du babyfoot. Les employés municipaux de service finirent par le retrouver dans sa fâcheuse posture. Le Maire, Michel Bastiat mobilisa des sapeurs-pompiers volontaires pour le récupérer et le restituer au « père » Roumégous plus que furibard. Un moment qui vaudrait probablement dans le contexte actuel une enquête de gendarmerie et des commentaires outranciers sur la « délinquance » !

Quelques mois plus tard le conseil municipal décida de combler la douve pour aménager un jardin public avec mini-golf … avant qu’en 1964 elle ouvre un bassin d’apprentissage à la natation dont je fus le premier surveillant de baignade. Mais c’est une autre histoire…

Ce champ est nécessaire.

En savoir plus sur Roue Libre - Le blog de Jean-Marie Darmian

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Cette publication a un commentaire

  1. J.J.

    L’irrésistible attirance de l’eau (surtout en été…) Jusque dans les années soixante point n’était question d’établir de piscine dans ma bonne(?) ville à part des bains organisés sur un bras de la Charente. Mais sa fréquentation était déconseillée par la bonne société qui avait déclaré ces lieux mal famés.
    J’ai appris à nager dans une commune voisine, heureusement pourvue de cet irrésistible attrait touristique. Il m’a fallu pour cela chaque matin de bonne heure prendre un train, que je reprenais dans l’autre sens pour revenir à midi. (Détail en passant cette ligne d’intérêt qui desservait une petite ville possédant lycée technique et Centre d’apprentissage, une grande papeterie, diverses industrie importantes, sans compter les usagers divers n’existe plus : tout par la « 141 », plus encombrée que jamais).
    Pas loin du quartier où je résidais, les garçons du cru avaient aménagé à la confluence de la « Vieille Mer », cours historique de la rivière, et du canal de l’Anguienne, ce qu’ils appelaient « le Bain de Sable » où ils arrivaient à enchaîner trois brasses successives. Mais c’était un lieu convivial, dirait on maintenant, où les garçons du quartier, à défaut d’exploits nautiques venaient « gassouiller  » gentiment les jours de grande chaleur.
    Evidemment n’étant pas autorisé à fréquenter ces garnements réputés mal famés(dont quelques survivants sont mes meilleures relations) je n’ai jamais pu participer à ces ébats nautiques à mon grand désespoir.
    Le Bain de Sable n’existe plus que dans notre souvenir et sera bientôt complétement oublié.
    La ville à une riche époque a disposé de deux belles piscines en ville (où j’ai initié à la natation de nombreux élèves), et une en bordure du fleuve Charente. Mais nos technocrates ont abandonné ces installations de quartier au profit d’un grand et luxueux centre de prestige, avec patinoire et autres « gadgets », le tout éloigné de la ville, difficile d’accès, en voiture ou par de rares autobus, entrée(relativement chère) et transport payant, bref hors de portée des enfants des quartiers populaires.
    Deux exemples entre beaucoup : le nombre de jeunes qui se noient en se baignant en rivière, le nombre d’incivilités du fait de jeunes « glandeurs » ne fait que croître.
    Cherchez l’erreur.

Laisser un commentaire