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La sable sur lequel se construisent la liberté et la fraternité

 

Ils courent seuls, se poursuivent, piaillent comme des martinets un soir d’orage, mènent des conciliabules dont on ignore l’intérêt, filtrent le sable entre les doigts en laissant traîner leur regard vers les adultes installés sur des sièges rudimentaires ou debout près d’une table ronde un verre de bière à la main. La « plage » que le Comité des Fêtes a installée sur la Place centrale de la ville bastide de Créon sert de défouloir à ces gamins se souciant peu de l’environnement dans lequel ils évoluent. Impossible de bâtir ces châteaux plus ou moins forts avec ce matériau fin, sec, chaud, devenu insaisissable. Ils plongent sur ce matelas qui s’étale dans ce lieu bizarre où il n’y a ni le bruit du ressac, ni la couleur de l’eau, ni ces vagues qui viennent mourir au pied de baigneurs : le goudron noir encore estourbi par une journée de canicule constitue la limite de cette plage éphémère.

N’empêche que le plaisir est là. Cette soirée a vraiment pour eux un avant-goût de vacances. Ils profitent de l’idée saugrenue née dans l’esprit de quelques animatrices du commerce local pour simplement s’amuser. Les terrasses des cafés sont bondées et sur des tables éloignées du rivage quelques dizaines de convives partagent des tapas et des tacos destinés à illustrer le thème de la première soirée d’une série qui va paver l’été créonnais de bonnes intentions. Bien entendu tout le monde n’y trouvera pas une opportunité de partager ou simplement de vivre collectivement. C’est ainsi. Par les temps qui courent tout ce qui rassemble prend une importance particulière mais défrise les adversaires résolus du vivre ensemble.

Le bénévolat accomplit encore ce soir des miracles. Il y a assez de monde pour tenir les stands, fabriquer les repas ou ravitailler des gosiers asséchés par les derniers rayons du soleil. Cette constance dans la participation à la réalisation de manifestations grand public diminue au fil des ans. Les contraintes, les responsabilités, l’usure provoquée par les récriminations permanentes, le contexte angoissant détournent les volontaires de l’engagement dans l’action au profit des autres. Je les connais toutes et tous. Je sais qu’ils sont des centaines à Créon (1) à agir dans tous les domaines de la vie sociale. Ce sont eux qui tiennent encore la République debout. Ce sont eux les « politiques » à respecter et pas ceux qui prétendent les soutenir mais qui les ignorent prétextant la banalité de leurs propositions.

Ce sont ces « acteurs désintéressés » qui procurent ce sentiment de liberté essentiel qui nous permet de choisir. Sur Créon en 1977 il y avait 8 associations (football, cyclisme, tennis, pétanque, union des vieux, amicale laïque, restauration de l’église et donneurs de sang) désormais il y en a plus de soixante-dix qui offrent la liberté de bénéficier d’une proposition concrète culturelle, sportive, de loisirs, de solidarité, de défense de l’environnement, d’éducation populaire…

Elles cumulent environ 3 200 adhérentes ou adhérents qui bien évidemment ne se retrouvent jamais ensemble, se croisent peu et ignorent parfois ce que font les autres. N’empêche que grâce au phénoménal élan associatif la fraternité existe vraiment. Elle résiste. Elle se montre. Impossible pour autant de prétendre contenter tout le monde ! Il faut se résigner à être d’obscurs tisserands d’un lien social de plus en plus fragile. Je l’ai été et je le reste depuis cinquante ans… J’ai le sentiment que demain ne sera plus aussi lumineux. 

La soirée étuve se poursuit. Je regarde de loin. Des enfants heureux, des auditeurs d’un concert de grande qualité, des adultes ou des adolescents qui se parlent, des commerçants qui s’affairent pour satisfaire leurs clientèle, des lumières de fête… Plusieurs centaines de personnes profitent d’un ciel clair par-dessus les toits et de la proposition qui leur a été faite de quitter le formatage ambiant.

Tout ce monde est arrivé tard et ne se pose pas de questions sur l’organisation de la soirée. Il profite. Aujourd’hui d’autres les remplaceront. Bon nombre se retrouveront devant les écrans plus ou moins géants pour la finale du championnat de France de rugby. Le partage sera tout autre !Il aura une autre dimension.

Hier midi j’étais au repas dit des familles au sein de l’EHPAD public de Créon. Une initiative destinée à ouvrir sur le plus grand nombre, l’établissement dont le fonctionnement et les conditions d’accueil ont été contrôlés, analysés, évalués pour lui conférer un statut d’exemple régional voire national. Là encore personnel, résidents et une centaine d’invités ont déjeuné ensemble autour du maximum de personnes hébergées. De table en table je suis allé chercher des sourires, des paroles, des soucis ou le terrible silence des femmes et des hommes touchés par des maladies invalidantes. L’une des « pensionnaires » de ce fonctionnement ignoré m’a confié : « vous savez Jean-Marie on regrette le passé et on craint l’avenir sans s’apercevoir que le meilleur c’est le fait d’être là tous les matins pour espérer qui est le plus important « 

Elle est toujours partante pour les animations. Elle a chanté. Elle a râlé. Elle a apprécié. Bref elle a été vivante et pas chloroformée par cette opinion dominante qui veut que rien n’est intéressant et que toute action collective soit inutile. « Je regrette de ne plus pouvoir sortir. Je suis obligée d’attendre que les autres viennent à moi… » ajoute Jeanine. Antoine est là. Il a lui 103 ans et une semaine… Lui-aussi prend part à la fête ! Je les aime comme les autres qui acceptent leur fin de vie avec la volonté de voir de ne voir que le meilleur et oublier le pire. Le sable du temps leur file entre les doigts. 

La nuit tombe sur la plage. Les enfants disparaissent les uns après les autres. Les derniers verres de bière se vident. Les bénévoles, citoyens réels épuisés par une soirée devant les planchas ou derrière une tireuse de bière, entament le rangement. Ils éteindront les lampions du lien social et laisseront le site à la surveillance des vigiles ! Aucun problème. Ce soir ils espèrent avoir plus de monde… car leur seule satisfaction reste le partage le plus large possible. 

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Cet article a 3 commentaires

  1. François

    Bonjour Jean-Marie !
    T’imaginant à l’ombre d’un beau parasol UBB, doucement étendu sur le sable chaud de Créon-Plage avec les orteils en éventail, le verre de rosé frais dégoulinant de goutelettes à portée de mains, Roue libre t’apporte ce qui, hier, a torturé les chères têtes blondes … ce qui explique les traits fatigués des jeunes du bandeau ! ! !
    https://www.digischool.fr/articles/college/brevet/brevet-2025-sujets-corriges/
    Les po’vres petits ! ! !
    Bonne méditation
    Amicalement

  2. Baicry alain

    Bonjour Jean-Marie. C’est toujours avec plaisir que je lis tes rubriques quotidiennes. Tes brèves de comptoir, tes analyses subtiles du commun de chacun d’entre nous. Je te souhaite longue vie avec le petit rosé à la main pour agrémenter ces chaudes et belles soirées de l’été auprès de tes amis et connaissances sans limites tellement tu donne de toi. Au plaisir de te revoir un jour sur le bassin d’arcachon à Audenge où j’ai eu cet immense bonheur de te rencontrer. Depuis, j’ai suivi tes écrits et ai même les neuf vies d’Ezio à lire. Amicalement. Alain Baicry.

  3. faconjf

    Bon dimanche à toutes et tous
    un peu de rires pour se moquer des discours remplis de mots à 1000 €
    https://youtu.be/LVqOC4fiHvk
    Buvez frais et n’oubliez pas l’eau est polluée …

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