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Les joueurs des champs et les vedettes Deschamps

Demain après-midi, les ressorts des canapés souffriront. Les stocks de bière diminueront. Les manifestations déjà programmées sonneront creux vers 16 h. Les femmes auront du mal à imposer leur choix de programme télévisé. La France du ballon rond vivra intensément le rendez-vous le plus important de l’année. Elle attend le miracle ou ce qu’elle considère comme un dû ! Pour la durée d’un match, on retrouvera l’union sacrée. Bizarre signe du destin, tout se jouera sur la capacité des Bleus à faire sauter un coffre fort argentin qui sonne creux depuis quelques décennies.

Jamais dans notre société le foot n’a eu une telle importance géopolitique, sociologique et financière. Il faut reconnaître que ce sport réputé professionnel occulte l’autre. Le foot spectacle étouffe celui des clochers puisque les matchs sont maintenus au même moment pour les équipes de base. Bizarrement, celui des étoiles, n’a plus aucun lien avec le terrain où sont pourtant implantées ses racines nourricières. Il n’est fait que pour faire rêver ou pour être voué aux gémonies.

Le bleu de notre ciel dépend donc de la réussite de gars pour qui le moindre pas, le moindre geste technique, la moindre inspiration, a moindre toux, le moindre nez qui coule déchaînent les passions. Les millions se déversent sur la tête d’idoles peu regardantes sur les difficultés de ceux qui les adorent. Pour elles, le résultat ne changera qu’en mieux des exils dorés ou des parcours déjà glorieux.

S’ils se rendent au Qatar d’habitude, c’est de manière plus anonyme, pour y abreuver quelques « consignes » de banques ou pour réaliser des placements moins hasardeux qu’en France. Demain après-midi, ils ne mettront en jeu que leur réputation, sur un but en or ou sur un arrêt exceptionnel. Paradoxalement on comptera tous sur le football Deschamps !

Dimanche après-midi des joueurs de villages, de moins en moins motivés, eux entreront majoritairement sur des champs de patates pour des matchs incertains. Dans des clubs, rongés par le pillage organisé de leurs finances par une Fédération, une Ligue nourrisseurs de multiples parasites, ils tentent de garder leur passion pour un sport en perdition. Submergés par la vague des débutants, par le piaillement des  « poussins » , par les besoins des  « pupilles » , les dirigeants bénévoles voient fondre leur investissement quand arrivent les + de 14 ans. 

Le foot ordinaire ne les attire plus. Ils sont usés par des saisons exigeantes, reposant sur des entraînements réguliers, intensifs, par des matchs trop nombreux, par des émotions de victoires ou de défaites présentées par les parents comme les égales de celles des vedettes. Ils ont accompli les rites des  » grands « , brandissant des coupes au-dessus de leur tête, effectuant des tours d’honneur retentissants, fêtant leurs exploits au Coca. Le sport cède alors la place à la facilité de l’inactivité, des tablettes ou des portables, de la sortie avec les copains, de la liberté retrouvée.

Parfois, la pression des résultats scolaires achève les espoirs de poursuite d’une carrière que les parents (maman souvent davantage que papa) avaient espérée prometteuse si ce n’est rentable. Ils se déplaceront parfois se réfugier dans le virage sud du MatMut pour brailler collectivement leur soutien inconditionnel à des Bordelais ayant un amour chaotique de leur maillot. Là, ils se construiront un statut désastreux de supporter, celui qui vous fait oublier que le football professionnel n’est qu’un spectacle avant d’être un sport.

Ils reviendront encore, plus tard, dans cette enceinte, quand leurs moyens leur permettront de passer sur les rangées des tribunes latérales. Un salaire ou une retraite modestes, mais assurés, les conduiront dans celle dite  » de face « ? Une profession libérale, un statut de cadre, des relations dans le milieu économique ou politique, les feront peut-être un soir, s’installer dans celle dite «  d’honneur » ou mieux les loges . La consécration qui débouchera sur un esprit plus critique. Jusqu’au soir où ils se décideront à rester sur le canapé, devant Canal +, car ils auront enfin les moyens de s’éviter un déplacement compliqué. Ils ne joueront plus au foot que par procuration, soit grâce à leur fille ou leur fils, soit devant la télé.

A moins que le virus les reprenne et qu’ils rechaussent, vingt ans après, des crampons usagés. Le temps de  « vétérance », condense tous les plus mauvais cotés des pratiques collectives. Il leur permet surtout, simplement, de conter au travail des exploits dont ils avaient oublié les bienfaits depuis belle lurette. Des groupes se forment, hors fédération, sortes d’équipes identitaires issues de bars, de  » marque  » d’apéro, de métiers, de retrouvailles d’un maillot d’antan… Le plaisir principal réside dans ce sentiment obscur de ne plus vieillir. S’ils perdent des points, c’est, plus souvent, sur leur permis de conduire, après des soirées trop arrosées, que sur les terrains.

Les Bleus porteront pourtant au Qatar tous les espoirs de cette famille disparate du ballon rond, celle des fistons admiratifs, celle des pères réputés fins tacticiens, des grands-pères blasés. Tous attendront le hold-up parfait, celui qui augmenterait le capital incertain de la  » petite entreprise  » de Dédé la Science.

Si par hasard le « blues de l’épidémie des Bleus » s’empare de l’Hexagone, la France manquera le rendez-vous de sa glorieuse mondialisation du profit. Nul ne peut prévoir l’incidence que ce désastre aura sur les échéances électorales prochaines. Il faudra bien que quelqu’un paie.  Le pote de l’émir rangera son télégramme sur la France qui gagne mais comptez sur lui pour danser sur la table si la Coupe revient sur les « Deschamps Elysées »

Le masque va revenir. La pandémie va reprendre. Le 49-3 redeviendra un enjeu. Il sera impossible de se tenir au courant. Il fera même froid en hiver. Alors, demain, habillez vous en bleu, achetez une corne de brume, croisez les doigts et lâchez vous.  De toutes les manières : « nous aurons gagné ou ils auront perdu ! »

Cet article a 16 commentaires

  1. Gilles Jeanneau

    Quelle belle feuille sur ce sport et quelle justesse dans le panorama de ce qu’il est devenu.
    Comme j’y pense souvent à ces « champs de patate » que tu évoques, car j’y ai joué plus souvent qu’à Galin, où je n’ai joué qu’une fois mais dont je me souviens particulièrement pour deux raisons:
    1) j’étais venu voir les Girondins alors en 2ème division (déjà!) et Laurent Robushi qui était mon idole
    2) j’avais marqué un but d’une reprise de volée sur corner, (le seul de cette catégorie dans ma « carrière ») ce qui avait assuré ma saison dans l’équipe corpo où je jouais…

    Depuis longtemps, je suis devenu un de ceux que tu évoques: les téléspectateurs car pour le dernier match que j’ai vu à Lescure (un Bordeaux-Bayern) j’ai eu peur pour la première fois avec des mouvements de foule inquiétants.
    Comme nous avons eu de la chance de jouer à une époque révolue où les crampons étaient fixés avec fixés avec des petites pointes qui laissaient des traces lorsque l’on ne pouvait éviter les tibias adverses.
    Les jeunes ne peuvent pas comprendre de quoi on parle!

    1. Laure Garralaga Lataste

      @ à mon ami Gilles…
      « car… j’ai vu à Lescure (un Bordeaux-Bayern) j’ai eu peur pour la première fois avec des mouvements de foule inquiétants…“ Preuve qu’il n’y a point de… c’était mois avant… !

      1. Laure Garralaga Lataste

        avec mes excuses… c’était mieux avant…

  2. christian grené

    Bonjour Gilou, bonjour à tou(te)s.
    Hé, Gilou! Il faut écrire ROBUSCHI. Par ailleurs, je partage ton sentiment sur le papier du jour. Et puisque tu évoques les années 60, d’aucuns n’ont pas oublié qu’il figurait, à l’époque, un chanteur en tête du hit-parade (Salut les Copains). Deux titres au hasard; « Tout ira très bien » et « A 6 heures c’est fini ». Hé! Hé! Il s’appelait… Noël Deschamps. A demain!

    1. Laure Garralaga Lataste

      @ à mon ami christian…
      Si l’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt, Gilles et toi êtes en tête… !
      S’agissant du papier du jour, je propose…:

      Le rat des villes et le rat des champs,
      Partis au Katar en revinrent gagnants !
      Deux gagnants ! Que néni !
      Seul gagna celui des champs…

      La suite… ? Je vous dis à dimanche à la télé et à lundi sur « Roue Libre » !
      Signé : Laure qui rit aujourd’hui dimanche… on verra.

      1. Gilles Jeanneau

        Si les français sont aussi en forme que toi Laure, pas de problème, Lo Messi peut aller se rhabiller!!!

        1. Laure Garralaga Lataste

          @ à mon ami Gilles…
          À mon âge… j’ai intérêt à maintenir la forme…
          Outre cette info sur mon âge canonique…
          Autre information… Je ne fais confiance à aucun……… Messi/messi.

  3. François

    Bonjour J-M !
    Permets-moi dans ces quelques lignes de te confier mon inquiétude au sujet d’un mot: absent de ton texte , pourtant magnifique pour ses constats sincères, absent des médias tous supports, absent des annonces de décès que je lis régulièrement …absent… disparu…envolé ? ? ?
    Ah ! oui, je constate qu’il est aussi absent de mon commentaire !
    Alors, en courant le risque d’être rangé, comme le dit @J.J., au rayon des complotistes …invétérés, je vais te le confier mais, chutt , n’en parle pas ( ! ! ). Il s’agit de ce mot d’origine anglaise très utilisé il y a un mois : boycott et sa lignée boycotter, boycottage …
    Pardon ?… tu dis que j’exagère ? Non mais disons qu’à l’inverse de la chanson, je n’ai pas (encore!) la mémoire qui flanche ! ! !
    Amicalement .

    1. Laure Garralaga Lataste

      @ à mon ami François…
      « boycott, » mot anglais qui n’a aucune traduction française !
      Alors étant Superbement Allergique à l’anglais, il m’est difficile de boycotter… !

  4. Gilbert SOULET

    Sacré Jean-Marie, tout est dit … ou presque;
    Le résultat bien sûr !
    Gilbert de Pertuis

    1. Laure Garralaga Lataste

      @ à mon ami Gilbert…
      Tu oublies que notre Jean-Marie n’a qu’un seul défaut, celui de ne pas prédire l’avenir !

  5. Laure Garralaga Lataste

    Ton avant avant dernier paragraphe (le 3e en commençant par le bas) m’a profondément
    « dépitée, désappointée, désillusionnée, frustrée, trahie, trompée. »
    Allez savoir pourquoi… ? Et je me dis que ce Roue Libre n’a pu être écrit par Jean-Marie… !

  6. J.J.

    « boycott, » mot anglais qui n’a aucune traduction française !

    Si, si on n’est pas francophone, on peut utiliser le ridicule « bashing », mais en bon français on peut traduire par dénigrement, médisance, débinage, clabaudage, accusation , dénonciation, rumeur calomnieuse, discrédit, rejet, relégation, etc.

    Mais étant donné les circonstances dans lesquelles ce mot a été forgé, il est en effet difficile d’en donner une traduction exacte. En fait on peut l’assimiler à une expression idiomatique.

  7. Laure Garralaga Lataste

    @ à mon ami J.J.… entre 2 lectures…
    traduction de idiomatique… (sachant que idioma = langue en espagnol) propre à une langue…(ici le françois/devenu le français).

  8. MARTINE PONTOIZEAU-PUYO

    que la meilleure équipe gagne, la bleue blanc rouge a ma faveur, mais………… c’est par chauvinisme. désolée

  9. christian grené

    Revue de presse à la télé. La Palme d’or du meilleur titre est attribuée à un journal italien « Il Corriere dello sport, à propos du « Messi » tant attendu par les fidèles du foot argentin: « Lionel, l’alter Diego ».
    Au revoir, à lundi, comme dans le film de Maurice Dugowson inspiré de Roger Fournier.

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