Je suis dans la situation des coureurs qui se concentrent quelques heures avant le départ du Tour de France. Fébrile mais conscient de mes capacités. Impatient d’en découdre mais aussi déprimé par la dureté de l’épreuve. Mon expérience me permet de ne pas trop m’inquiéter mais un an de plus, ça pèse . Mon entourage m’épie pour savoir jusqu’où je peux aller et a l’espoir de ne pas me voir prendre un départ en trombe. Quelles sont mes limites actuelles par rapport à une véritable compétition où tous se ligueront pour m’empêcher de triompher ? A quel moment atteindrai-je mes limites ? Dans quel état vais-je boucler la première étape ? Comment serai-je le lendemain pour affronter une longue journée de « montagne » avec arrivée au sommet ? Mes équipiers tiendront-ils le coup où me laisseront-ils seul face au peloton des briscards des grands rendez-vous ? Aurai-je la force de réagir si l’un d’entre eux s’échappe ? Bref, je flippe car pour ma dernière participation, il n’est pas question de monter dans la voiture balai qui me ramènerait au bercail. Cette angoisse du compétiteur m’étreint alors que les services techniques viennent de donner la dernière main au site de l’épreuve. Banderoles posées, stands de ravitaillement en place, contrôle de départ placé et le commentateur qui s’échauffe la voix. On a même convoqué la banda locale pour que l’ambiance soit à la hauteur. Il est vrai qu’on attend, pour ce lancement, la grande foule des passionnés, prête à prodiguer ses encouragements aux plus dynamiques ou aux plus entreprenants.
Faute de viser le maillot à pois rouges tellement convoité par les grimpeurs ou les baroudeurs spécialisés dans les ascensions difficiles, beaucoup vont tenter de me ravir le « maillot rosé » ! Ce sont mes racines italiennes qui ressurgissent car le maillot rosé du Giro a toujours été un symbole. On sait, dans mon équipe, que je concentre mes efforts sur ce signe distinctif de la combativité depuis très longtemps et que toutes les tentatives pour me priver du podium ont été vaines à ce jour. Mon entraînement a été spécifique depuis des semaines… selon un planning particulièrement étudié !
J’ai par exemple effectué des sorties pour travailler le foncier avec des ténors possédant le recul nécessaire. Ils possèdent d’indiscutables références, et résistent effectivement à tous les contextes climatiques. Leur longue pratique des rendez-vous « longue distance » et une formidable capacité à encaisser me sont utiles, et je m’en inspire. Ils m’ont donné des trucs naturels de vieux compétiteurs comme prendre une cuillerée d’huile d’olive avant le départ pour tapisser l’estomac. Il y en a d’autres qui m’ont conseillé de vider le bidon d’eau avant de partir pour me remplir la panse et ne pas risquer un coup de déshydratation. Le meilleur d’entre eux me conseille même vivement un grand bol de Banania chaque matin avant de partir ! Peu importe, ils seront avec moi sur le bord du chemin et ils peuvent me soutenir si par hasard j’étais à la dérive car eux comprennent ce que peut être une défaillance ou un coup de pompe en plein sprint.
Il m’a fallu aussi adopter un régime préparatoire spécial avec une montée en puissance dosée. On ne se précipite pas, sans aucun entraînement, dans ce type d’épreuve et ce serait une rude erreur que de croire que le talent suffit. Lors des entraînements collectifs, il est prudent de privilégier le « fractionné » car c’est la clé du succès. Je sais par expérience combien c’est usant de faire des « sprints », des pauses, des « sprints » et terminer par une terrible explication de demi-fond. En revanche, la base reste le régime alimentaire !
Pour se parer du « maillot rosé », un vrai « coureur » ne peut pas consommer n’importe quoi. Rien de fort et de sidérant, rien d’exotique ou de complexe : il a besoin d’un « produit » sain, frais et identique. Or chacun a son secret, sa marque, sa référence. Pour ma part j’ai choisi depuis longtemps celui qui se révèle le plus efficace et qui me prépare à merveille : du « Latorse » ! j’ai la conscience tranquille, car jusqu’à présent tous les contrôles effectués après une absorption massive ne m’a jamais valu le moindre ennui. Il me donne la pêche et, plus encore, il me plonge dans une euphorie qui me fait oublier tous les soucis et chasse tous mes doutes. Il ne me procure que des satisfactions et des victoires. Enfin, j’en suis certain : je suis fin prêt !
Je revêts ma tunique rouge, mon cuissard blanc et je file vers la première étape du « Tour de Créon » qui se dispute sur trois jours. Elle part fort avec un peloton compact de 400 participants, tous plus motivés les uns que les autres. Je sens que ce sera dur pour garder mon maillot de leader car on annonce une équipe étrangère de très haut niveau (le Rugby Club Sadiracais, sponsorisé par une célèbre boisson anisée). Mais je vais me battre bec et ongles, mon verre récupérable à la main, pour cette soirée basque des Fêtes de la rosière. Je tiens à ce que, pour mon dernier parcours, je ne sorte pas battu. J’ai confiance ! Je me suis préparé avec sérieux sur la Piste sous les étoiles et ça doit payer !
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Bon courage et attendons le résultat avec impatience!
En principe tu devrais t’en sortir avec la grosse étape de montagne du WE dernier, il est vrai, certes, que les « Côtes de La Bourboule » sont moins traîtres que celles de Blaye, voire même, que les coteaux de Créon… Bonne fêtes de la Rosière !