La morale ne s'est jamais apprise

« La laïcité, ce n’est pas la simple tolérance, ce n’est pas ‘tout se vaut’, c’est un ensemble de valeurs que nous devons partager », a ainsi expliqué Vincent Peillon. « Pour les partager, il faut qu’elles nous soient enseignées et qu’elles soient apprises « . Cette déclaration qui aurait pu être celle d’un célèbre Ministre de l’instruction publique a évidemment provoqué une lever de boucliers « religieux » dans une société qui ne sait même plus ce que les mots « morale » et « laïque » veulent dire. En fait, immédiatement, les donneurs de leçons sont montés au créneau pour rappeler ce que le Sarkozysme avait présenté d’une manière plus convenable lors de ce qu’ils considéraient comme le formidable discours de… Latran.

Souvenez-vous quelle était la vision d’alors de la morale du Chanoine en représentation. Il s’agissait d’une relecture de l’Histoire de France à partir de ses « racines » chrétiennes. « Les racines de la France sont essentiellement chrétiennes. J’assume pleinement le passé de la France et ce lien particulier qui a si longtemps uni notre nation à l’église. La laïcité ne saurait être la négation du passé. La laïcité n’a pas le pouvoir de couper la France de ses racines chrétiennes. Elle a tenté de le faire. Elle n’aurait pas dû. […] Un homme qui croit, c’est un homme qui espère. Et l’intérêt de la République, c’est qu’il y ait beaucoup d’hommes et de femmes qui espèrent. La désaffection progressive des paroisses rurales, le désert spirituel des banlieues, la disparition des patronages, la pénurie de prêtres, n’ont pas rendu les Français plus heureux. […] La morale laïque risque toujours de s’épuiser quand elle n’est pas adossée à une espérance qui comble l’aspiration à l’infini. […] J’appelle de mes vœux l’avènement d’une laïcité positive, c’est-à-dire d’une laïcité qui, tout en veillant à la liberté de penser, à celle de croire et de ne pas croire, ne considère pas que les religions sont un danger, mais plutôt un atout. » C’est vrai que si vous ne comprenez pas ce que peut être la morale laïque républicaine, il vous suffit de savoir que c’est exactement le contraire de ces propos ! Il y a eu mieux encore ce jour là, dans une enceinte religieuse, avec ce qui restera pour moi l’amoralité politique absolue : « […] Dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le curé ou le pasteur, même s’il est important qu’il s’en approche, parce qu’il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d’un engagement porté par l’espérance. […] » Que pensaient alors les grands pourfendeurs de la déclaration de Vincent Peillon ? Ont-ils dégainé aussi vite quand ces propos outranciers et indignes du garant de la République ont été proférés devant des ecclésiastes dont on connaît les valeurs qu’ils défendent ?

En fait, là où je suis en désaccord avec le Ministre actuel de l’éducation nationale c’est sur la notion d’enseignement de la morale… Je conserve un souvenir personnel douloureux de cette docte pensée. C’était il y a maintenant près de 46 ans, lors de ma première séquence de pratique de la classe, face à un CM1 de l’école d’application de l’école normale de Mérignac. L’instituteur, répondant à l’incroyable nom de Geoffre, me confia le soin de développer devant des gamins rodés à ces débuts difficiles de normaliens en formation, le thème ; « maman est la fée du foyer », en novembre ! Une tâche d’autant plus rude que je fus inspecté ce matin là par le redoutable directeur de l’école normale (1). Ce fut tellement décalé, artificiel, catastrophique et inutile… que jamais plus, dans toute ma modeste carrière, je ne fis une seule « leçon de morale ». J’ai décidé que seul l’exemple que je pouvais donner constituait la vraie leçon en matière de morale ; être à l’heure, être à l’écoute des enfants et notamment ceux qui étaient les plus faibles, être respectueux des idées des autres, être aussi juste que possible, être respectueux de toutes les convictions, être engagé dans la vie civique, être un citoyen actif, être chaque jour au service des autres et être strictement respectueux des autres. J’ai reçu à l’école normale des cours de morale laïque dispensés par le directeur ,Ernest Monlau. Je n’en ai conservé qu’une seule phrase, prononcée avec son accent rocailleux du Béarn : « soyez irréprochables et vos élèves le seront ».

A quoi serviraient des cours de morale dans une société qui ne repose que sur le diktat de flots d’ images violentes, truquées, non commentées, asservissantes ? A quoi serviraient des cours de morale quand, au quotidien, les parents enfreignent sans vergogne, devant les enfants, les règles élémentaires du vivre ensemble, au volant de leur bagnole transformée en char d’assaut ostentatoire ? A quoi serviraient des cours de morale quand les hommes méprisent les femmes ? A quoi serviraient les cours de morale quand la référence unique de la réussite reste le compte en banque ? A quoi serviraient des cours de morale quand on a systématiquement dénigré celles et ceux qui les donneraient ? A quoi serviraient des cours de morale quand les médias se vautrent dans le sensationnel ? A quoi serviraient des cours de morale quand 50 % des familles ne parlent pas à leurs voisins ? A quoi serviraient des cours de morale quand l’alcoolisme progresse de manière spectaculaire ? L’exemple… rien que l’exemple et plutôt des cours intensifs d’éducation civique !   Une action concrète, modeste, simple, discrète mais bien plus efficace que tout le reste ! Je préfère quant à moi cette phrase du père de Marcel Pagnol, citée dans « la gloire de mon père », à propos des instituteurs laïques haïs par la Droite : « Comme les prêtres (…) nous travaillons pour la vie future : mais nous, c’est pour celle des autres ! ». Toutes les leçons de morale de Peillon ne me feront pas changer d’avis !

(1) lire « Jour de rentrée » aux éditions Vents salés


Ce champ est nécessaire.

En savoir plus sur Roue Libre - Le blog de Jean-Marie Darmian

Subscribe to get the latest posts sent to your email.

Cet article a 3 commentaires

  1. Denis PASCAL

    Bonjour Jean-Marie,
    Fondamentalement, je partage tes observations. Ainsi pour chacun des responsables, dont nous sommes, il nous revient de continuer à porter la morale par l’action. C’est tout le sens de la vie, aussi modestement soit-il.
    L’un de nous disait, de l’amour notamment, que « toutes les maximes sont dans le monde ; on ne manque qu’à les appliquer. »
    Nous sommes, en effet, bien loin des paroles opportunistes qui inondent notre époque…
    Denis PASCAL

  2. Nadine Bompart

    Et pourtant il faut bien faire quelque chose, ne serait-ce que leur apprendre le « vivre ensemble », décortiquer les bases du racisme pour montrer comment ses théories sont inaptes et ridicules, leur apprendre aussi à penser par eux-mêmes…
    C’est vrai que pour cela, la philosophie, dès les petites classes et tout au long de la scolarité, me semble plus apte que la « morale », vieux terme désuet qui ne recouvre plus grand-chose…

  3. J.J.

    Inutile de te dire Jean marie que je partage complètement ton opinion sur la question, ayant eu, ou m’efforçant d’avoir eu un parcours similaire.

    Quant à l’évocation de la leçon à l’Ecole Annexe ou ces chenapans d’élèves nous attendaient au virage….
    Quant à l’intervention du dragon directorial avec son petit carnet noir….. des souvenirs qui nous attendrissent maintenant mais qui étaient plutôt stressants, comme on ne disait pas encore à l’époque.

    Et cette citation :  » Soyez irréprochables … », non seulement j’entends encore la voix roulant sur les cailloux du Gave, mais je vois également le geste…
    Amicalement
    J.J.

    P.S hors du sujet, MAIS : nous étions hier le 4 septembre.
    Qui a pensé à commémorer le 142°anniversaire de la proclamation de la Troisième République ?

Laisser un commentaire