En automne il y a des séquences qui se succèdent en milieu rural comme des séries sur les écrans de télé. La « saison 3 » a débuté cette année avec l’épisode de vendanges. Des mines tristes. Des regards dans le vague. Des questions sur l’avenir. Les rendements très faibles renforcent l’angoisse des viticulteurs qui s’enlisent chaque jour un peu plus dans les difficultés.
Le nombre d’exploitations qui tirent la langue ou traversent la crise sur une lame de rasoir s’accroît dans l’indifférence générale. Des milliers d’hectares arrachés ayant transformé certains territoires girondins en « peau » parsemée d’espaces galeux donnant une impression de sinistre similaire aux hectares de forêts brûlées, n’ont rien changé à la violence de la crise.
Le vin rouge notamment ne se vend plus. L’ effondrement de la consommation s’accélère. Le principe de l’offre dans le système de l’économie libérale n’a plus aucun sens puisque des récoltes entières sont sur le marché mais ne trouvent pas preneur. « Produire … produire !… produire ! » Une injonction totalement déconnectée des mutations sociales a conduit le monde de la monoculture viticole dans une impasse. Cette année les volumes baisseront sous l’influence de plusieurs facteurs mais c’est probablement trop tard. La logique voudrait que toute la filière s’interroge sur la finalité de son travail puisque désormais le vin devenu « dangereux pour la santé même consommé avec modération » n’entre plus dans les habitudes de vie des nouvelles générations.
Des mesures factuelles ne résoudront pas ce qui est une mutation de civilisation. Le basculement vers la bière, les alcools forts étrangers, les boissons sophistiquées et dangereuses s’est amplifié après la crise du Covid. La « démondialisation » a réduit les exportations et les mesures protectionnistes aggravent le contexte rendant la commercialisation de plus en plus problématique.
Les plus grandes caves coopératives traversent des difficultés quand les « petites » disparaissent dans des fusions-absorptions mortifères. Les baisses conjuguées des exploitants « modestes » et des surfaces cultivées ont tué des organismes qui n’avaient plus suffisamment de production pour amortir leur personnel et leur matériel.
Les retombées indirectes sur les entreprises de services, sur celles qui distribuent du matériel (engins agricoles, cuves, matériel de chais), celles qui commercialisent les accessoires indispensables (bouteilles, étiquettes, bouchons…) s’amenuisent. Il faut s’attendre à des crashs de PME ou de TPE dans les prochains mois. Les emplois précaires qui sont associés à ce secteur avec un fort volume d’immigrés sont en cause. Les fermages ne sont pas réglés depuis de longs mois et donc des exploitants partent travailler comme salarié abandonnant même parfois les récoltes sur pied. Des propriétaires se retrouvent avec des dizaines d’hectares sur les bras sans pouvoir trouver d’exploitant, sans pouvoir vendre, sans solution viable de reconversion et incapables d’assumer une reprise
En fait la crise la plus noire touche les viticulteurs qui n’avaient pas de politique commerciale diversifiée. La vente en vrac soumise au bon vouloir du négoce s’effectue à des prix dérisoires quand elle existe. Les vins dits génériques que l’on appelait autre fois de « consommation courante » n’ont plus aucun avenir. La conversion vers « la bouteille » ne sauve pas la situation car dans la flopée d’appellations, de sous-appellations, de « châteaux » et maintenant de marques il est extrêmement difficile de se trouver une place. Sans originalité et sans spécificité le pari est quasiment perdu d’avance. Le propriétaire exploitant doit être un excellent cultivateur, un super vinificateur, un commercial exceptionnel et un gestionnaire hors pair ! Surhumain !
Pour le moment le travail au chai occulte les difficultés. Dans de nombreux cuviers on continue comme si de rien n’était. On fait comme si… demain allait être meilleur. Les fêtes approchent. On puisera dans les réserves pour tenter de séduire la clientèle mais avec beaucoup d’ incertitudes sur le niveau des achats. Pour l’instant les Foires aux vins dans les grandes surfaces continuent à séduire les consommateurs. En 2023 elles ont représenté environ 16% en volume et 18% en valeur du chiffre d’affaires vin de l’année. Cette année une légère baisse des volumes achetés est enregistrée.
Le problème est ailleurs. En Europe, la consommation de vin poursuit sa décroissance à un rythme de -2 % par an. En France, la tendance est encore plus marquée, avec une baisse de 3,6 % en 2024, atteignant son plus bas niveau depuis… 60 ans. Une réalité difficile à admettre mais qui conditionne la vie d’une filière désunie et parcellisée reflétant la société actuelle.
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Tu as tout résumé dans « Des mesures factuelles ne résoudront pas ce qui est une mutation de civilisation. Le basculement vers la bière, les alcools forts étrangers, les boissons sophistiquées et dangereuses s’est amplifié après la crise du Covid. »
Seuls les « chateaux » qui proposent un vin de qualité supérieure qui attire encore les connaisseurs s’en sortent et s’en sortiront.
J’ai la fierté d’avoir initié mes enfants à la dégustation des bons vins mais comme tous les autres de leur génération, ils ne boivent pas une goutte de vin à midi en semaine…
Pour ma part, je bois toujours mon verre de vin (du clairet de Quinsac) à chaque repas!
On fait ce qu’on peut…
Allez, bonne journée quand même…
Pour essayer de remédier à la situation, je fais pourtant des efforts, je me suis remis à boire (un litre par mois environ, un peu moins ce mois ci, mais je vais me rattraper).
La disparition de la démocratique bouteille à étoiles est, à mon avis, une des causes des problèmes actuels. La demande y est aussi pour beaucoup, « on » a essayé d’ anoblir et d’intensifier la production, mais la demande n’a pas suivi, et la raréfaction de la « classe ouvrière », consommatrice de gros rouge a contribué à la disparition d’une boisson moins prestigieuse, relativement peu onéreuse et donc à sa production moins rentable, certainement, mais dont la quantité compensait largement la qualité.
Même sans évoquer les extrêmes, tout le monde n’a pas les moyens de se payer un « Château Pétrus »…
Il y a eu aussi l’essor d’un snobisme qui a déprécié la consommation de breuvages « made in France » au profit de produits exotiques ou même locaux plus ou moins frelatés, dont la consommation se révèle tout aussi, sinon plus dangereuse pour la santé.
Les scènes fréquentes d’ivresse publique ou privées, avec les désordres et les drames qui en découlent sont fréquentes, avec des auteurs de plus ne plus jeunes.
Et l’on a beau ajouter le sempiternel « à consommer avec modération », cela ne fait rien à l’affaire.
« Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse. »
« Qu’importe le jaja pourvu qu’on se pochtronne ».
Permettez-moi mon cher JJ de ne vous contredire sur un point: la bouteille à étoile a disparu dans les années 70/80 au profit d’une consommation moindre mais de meilleure qualité.
J’ai passé toute ma carrière professionnelle au contact du monde du vin, technicien puis livreur de vin en bouteilles ( 30 millions environ par an) dans toute la France.
Au moment de cette mutation, le vin se portait plus que bien, tant en France qu’à l’étranger, puis est arrivée la GD qui a commencé à dévaloriser le produit, puis les yeux plus grands que le ventre on a sur-planté là alors qu’il aurait fallu rendre le produit plus rare.
Ensuite la concurrence étrangère s’en est mêlée sous l’impulsion de technicien français et le plus souvent bordelais, on a fait cadeau aux concurrents de nos cépages et de notre savoir-faire, conclusion, par exemple, les vins français en Angleterre sont passés de 60% de part de marché à 15%…
Et pour finir est arrivé le marché fantoche chinois où tout le monde s’est rué sans aucune lucidité, sachant que les chinois sont tout sauf fidèles.
Dans le secteur de Créon, où j’avais de nombreux clients, je me désole de voir toutes ces parcelles arrachées, même mon plus fidèle client du secteur, qui avait une clientèle internationale et française parfaitement maîtrisée, vient d’arracher 15 Ha et parle de tout abandonner; ce n’est pas une crise c’est la Beresina…
Je vous remercie mon cher PC des précisions que vous apportez. Je ne suis pas un « professionel du vin », simple et piètre consommateur, je rapporte les observations personnelles d’un naïf, votre intervention d’expert est d’autant plus précieuse.
Un jour vers 1990, j’ai dit à un de mes clients de l’Entre 2 Mers, si P… (le fameux critique américain adulé par la gentrie bordelaise) vient chez vous jetez le dans une cuve, il vous mènera à la ruine.
En mettant en avant de façon plus ou moins justifiée et avec pas mal de copinage certains crus, il a fait monter artificiellement les prix, conclusion pour le grand public les « Bordeaux » sont trop chers alors qu’en réalité ce sont les vins les moins chers de France, mise à part les 2% de grands crus.
J’ai participé pendant 6 ans à la campagne des primeurs, très peu des ces vins chers sont à la hauteur de leur réputation, on ne peut pas prendre impunément et éternellement le client pour un imbécile…
Bonsoir @PC !
Sur vos deux commentaires, je vous suis à 100% ! ! Vous en trouverez confirmation dans mon commentaire ci-dessous.
Cette crise fatale ou plutôt létale pour cette branche économique ainsi que pour les métiers satellites était prévisible à un point tel que j’interroge la communauté : »Et si, comme pour le reste de l’Économie, la chose était réfléchie car voulue pour asservissement d’un peuple ? »
À votre bonne réflexion.
Cordialement
Bonjour Jean-Marie !
Tu es en train de penser ( si fort que je baisse les watts de l’ordi ! ! !) : « Va t’il commenter ?».
Certes, ta perche est grosse et longue et, tu me connais, je n’ai pas la corpulence de Lavillenie ! Toutefois, vu mes antécédents professionnels, je me place sur la piste d’élan et … c’est parti !
Tout d’abord, je te remercie de remonter dans l’Actualité le triste paysage que présente notre Gironde avec ses milliers d’hectares arrachés ou abandonnés (et nous ne déplorons que le début ! !!). Je ne reviendrais pas entièrement sur les raisons : je m’en suis déjà épanché dans ces colonnes (1).
Pensons aussi à mes deux jeunes collègues qui nous ont quitté …précipitamment.
Tu constates, toi aussi, des rendements très faibles : pas de longues files de remorques dégoulinantes aux abords des caves … en activité !
Fidèle à de vieilles règles commerciales, j’ai longtemps crû que raréfier le produit ramènerait l’embelli des cours. Or, là, nous sommes confrontés à une déconsommation nationale (merci @J.J. pour vos modestes efforts!), européenne et mondiale. En économie industrielle, ce phénomène hélas bien connu entraîne l’arrêt immédiat (avant catastrophe!) de la chaîne de production avec abandon ou, le plus souvent, remplacement par un produit nouveau, plus « édulcoré »… jusqu’au prochain épisode ! Ici, nous sommes en viticulture, soit une plante qui produit au bout de 3-4 ans pendant 40 ans !
D’où vient l’erreur … ou plutôt, d’où viennent les erreurs ?
La première, et c’est là le premier reproche que je fais à nos dirigeants élus, c’est que cette déconsommation (nationale) est lancée depuis … 60 ans ! 125 l /an/habitant en 1963 en descente quasi constante et régulière jusqu’à ce jour : 30 l/an/habitant (2) (@J.J., il faut augmenter l’effort ! ! !). Au lieu d’occulter ces statistiques en nous disant « Ne vous occupez point des signaux, mettez du charbon : plantez, on va manquer de produit et se faire piquer les marchés ! », ces conseilleurs ont découvert le « Sauveur du Soleil Levant » … à fort potentiel, expression bien connue qui signifie arnaque en sommeil (! !). Donnant-donnant, en échange de millions de bouteilles, ils lui ont aussi confiés nos cépages, techniques et même œnologues (3).Résultat : parti de zéro ou presque, l’Oriental est devenu 2ème puissance mondiale en surface vignes et, bien sûr, n’achète presque plus : quand tu as des carottes au jardin, tu ne vas pas chez Super U ! ! !
Deuxième erreur et reproche : depuis des décennies (le label donné entre pros en fut le point culminant), le producteur élabore des vins qui lui plaisent … pour aller les vendre ! Grossière erreur qui ne recherche pas le goût engendrant le plaisir … du consommateur. Certes, Jean-Marie, tu vas me dire que la tache est ardue et délicate mais c’est une loi du commerce que tu peux constater dans tous les rayons de ton Carrefour ou chez ton concessionnaire auto! N’oublie pas que ceux que tu vois pleurer maintenant ont payé et paient encore des cotisations pour optimiser la vente de leur production et non pour le plaisir lucratif de leurs représentants. C’est comme la politique ! ! !!!!!
J’arrive au bout de ma course d’élan et, bien sûr, je fais un refus d’obstacle ! ! !
Amicalement.
(1) Si tu (ou un lecteur) trouves mon commentaire sur la crise et l’arrachage des vignes, merci de l’inclure par la case « répondre » : une fausse manip l’a avalé ! !
(2) Au cours des 60 années, la population a augmenté de 50 % mais, malheureusement, des non consommateurs
(3) Quand un chinois te sourit, c’est que tu vas être perdant !
Bonjour,
la messe est dite depuis les années 1970, la consommation de vin en France a chuté de manière drastique, passant de 160 litres par personne et par an à environ 40 litres en 2023. Cette diminution est particulièrement marquée chez les jeunes générations, notamment la génération Z, qui privilégie d’autres boissons telles que la bière, les spiritueux ou les boissons sans alcool. Cette évolution des habitudes de consommation a conduit à une surproduction, notamment dans les régions productrices de vins rouges comme Bordeaux, entraînant une baisse des prix et une fragilisation économique des exploitations viticoles.
La pression internationale ajoute une contrainte supplémentaire avec les droits de douane et aussi la concurrence de vins venus de la terre entière. Personnellement, lorsque je voyage, je goûte les vins locaux et les bonnes surprises ne manquent pas. Le procès injuste monté contre les pays producteurs de pillage des connaissances et ressources Françaises n’a pas vraiment de sens. L’histoire de la vigne et du vin remonte à plusieurs millénaires. La vigne et le vin ont représenté un élément important des sociétés, intimement associé à leurs économies, cultures et religions. Le vin synonyme de fête, d’ivresse, de convivialité, qui a investi le vaste champ des valeurs symboliques, est aujourd’hui présent dans la plupart des pays du monde. Il est le fruit d’une histoire longue et mouvementée. Les vestiges des premières vignes remontent au Quaternaire puis les vignes se sont repliées au Caucase pour résister aux nombreuses glaciations ( changement climatique déjà). 8000 ans avant notre ère on trouve les premières traces de Vitis vinifera sylvestris : la Vigne à vin sauvage en Géorgie dans le Caucase. 6000 ans avant JC la vigne est présente dans le Caucase et en Mésopotamie. 3000 avant JC la vigne est cultivée en Égypte et en Phénicie. 2000 av. notre ère apparition en Grèce puis enfin 1000 av. notre ère la vigne est cultivée en Italie, en Sicile et en Afrique du Nord il faut attendre -1000/-500 av. notre ère pour noter son apparition en Espagne, au Portugal et dans le Sud de la France. En – 500 jusqu’au Moyen Âge l’implantation au nord de l’Europe se fait sous l’influence des Romains et elle est plantée jusqu’en Grande-Bretagne. C’est en buvant un Nemea-Agiorgitiko de la région historique de Némée que l’histoire du vin est passée de ma bouche à mon cerveau. Ce vin est l’un des plus anciens vins de Grèce. Il apparaît même dans la légende d’Héraclès. D’un rouge rubis profond, ces vins riches mais légers en bouche offrent de savoureux arômes de fruits rouges un ravissement des papilles.
Le vin c’est la conjugaison des variations du climat, des migrations humaines et de l’ingéniosité des vignerons.
Le vignoble Bordelais comme ses homologues Français doit se réinventer pour survivre, les considérations Franchouillardes n’ont aucune place pour résoudre cette crise. Pas plus que les ouins-ouins geigniards d’une profession qui a crû longtemps que les arbres montent jusqu’au ciel et qui implorent maintenant l’aide de l’État providence. État qu’ils dénoncent à longueur d’année pour échapper à ses prélèvements. ( Je vais pas me faire des copains dans les chais en disant cela.)
Je vous souhaite un bon dimanche, dommage je n’ai plus de Retsina à déguster pour mon apéro dominical les moulins de Rhodes resteront dans la Brume.