En me lançant ce soir dans cette chronique, j’ai bel et bien le sentiment de me lancer dans une aventure particulièrement dangereuse, car elle va à l’encontre de tout ce qui va nous être imposé durant le week-end « travail, famille, patrie »! Ce matin, dès que j’ai mis un pied sur la Place de la Prévôté, devant la Mairie, j’ai aperçu la silhouette d’un homme que je suis depuis plusieurs semaines, après qu’il m’ait adressé un courrier que j’avais apprécié comme sincère et émouvant. Pas une énième demande d’emploi standardisée, mais une lettre de détresse de quelqu’un qui semblait terrorisé par une absence de travail durant…un laps de temps qu’il considérait comme catastrophique. Son agence d’intérim, qui le « louait » dans une grande entreprise avant transmis la mauvaise nouvelle : pas de boulot en décembre, en raison de la baisse des mises en chantier dans le secteur du bâtiment ! Bizarre que quelqu’un, habitué au « temporaire », s’affole ainsi alors que c’est la rançon de ce type de système qui est légèrement mieux payé (congés contenus dans le salaire mensuel) et qui sait fort bien que, tôt ou tard, il reviendrait dans le circuit. Ce type de missive ne me laisse jamais indifférent. Rendez-vous a été pris, afin que nous puissions dialoguer sur le contenu du message…Il est étonné que je le reçoive. Il n’y croyait pas !
Un homme réservé se retrouve face à moi et débute un récit qui fait qu’il a absolument besoin de sortir de cette situation de précarité, et qu’il désire un CDI sans m’en donner les motivations profondes, car il a travaillé durant la quasi-totalité de l’année précédente en raison de son sérieux et de sa compétence à conduire ou réparer les machines industrielles. Rien de bien concret, car il espère encore être repris… Je fais un petit mot de recommandation au directeur de l’usine, afin qu’il fasse le maximum pour ne pas l’oublier lors des congés de fin d’année, et comme je ne le revois plus, j’en déduis que la démarche a été efficace. C’est le cas !
Ce matin, que fait-il donc à m’attendre dans ma traversée de la Place ? Il veut me parler. Pas de problème. « Je suis à la rue, Monsieur le Maire. Je cherche un petit logement. Ma femme et mes enfants m’ont mis à la porte car je ne gagnais pas assez d’argent ! » Propriétaire d’une maison coquette dans son lotissement, avec les emprunts qui vont avec, il n’apporte pas une part suffisante au budget familial ! Une vraie famille quoi, comme l’aiment celles et ceux qui vont défiler pour la défendre ! Un mariage heureux ayant été consacré par l’église il était dans le droit fil de ce que louent les marcheurs du temps passé. Il dort dans sa voiture depuis deux jours et il me cherchait pour savoir si je pouvais, après le boulot, lui dénicher un logement,alors qu’il ne pourrait retourner dans l’usine qu’en février ! Il n’a rien, car son salaire de décembre est parti sur le compte bancaire joint du mariage parfait ! En définitive, il est devenu en quelques heures SDF et sans ressources !
Pour le studio, rien à faire. Les agents immobiliers ne louent absolument pas aux personnes travaillant en intérim. Il lui faut une caution respectable qu’il sait ne pas trouver. Et donc il deviendra un intermittent du sommeil, sur la banquette arrière de son automobile. Il ira dans la matinée récupérer de l’argent de son salaire sur le compte joint, afin de pouvoir s’acheter un peu à manger. Porte close au pavillon familial pour « manque de productivité ! ». La situation est bloquée, et sa souffrance contenue insoutenable. Lui qui cherche désespérément ce travail en CDI souhaité par « sa » famille qui lui permettrait de relever la tête et qu’il n’a pas. Lui qui voudrait tant se sortir du trou noir qui vient de s’ouvrir devant lui… Lui qui se sent humilié, rabaissé, va tenter de mobiliser des amis pour éviter la rue. On se revoit la semaine prochaine avec l’espoir que j’aurai trouvé avec lui des pistes de solutions. Rien n’est moins sûr !
Il sont nombreux ces gens dont la vie bascule en peu de temps, car le rêve idyllique d’une famille soudée, protectrice, aimante ne résiste pas à la matérialité de la vie réelle. Lui, la « manif » de dimanche, il n’en a rien à faire. Elle ne le concerne pas plus que tous les autres débats autour d’un concept social éculé ou surfait. Nul ne peut savoir ou décrire ce qu’est dans la réalité une cellule familiale. Maintes fois, j’ai constaté que les équilibres internes n’ont rien à voir avec les envolées mystiques de ceux qui mettent souvent en avant des principes imposés aux autres, mais jamais à eux-mêmes. La confession a ceci de bon qu’elle vous exonère de vos péchés et vous évite de vous regarder dans la glace, chaque matin, en cherchant si vous mettez vos actes en accord avec les slogans que vous clamez dans la rue ou les discours que vous tenez lors des repas de…famille !
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Touchée par ce récit, j’écris ce petit mot, dans ma longue lutte contre la misère et « les » précarité (nom invariable..bizarre la langue française) j’ai rencontrer bon nombre de SDF, si chaque histoire est différente, elles ont toutes un point commun, un évènement qui jour, fait tout basculer….une femme prof de français, apprend par téléphone le déces de ses deux enfants et de son mari ..accident sur le périf, elle ne se rendra pas à la morgue, elle n’ira pas travailler, elle fermera son appartement, et n’y reviendra…jamais, elle oubliera des années durant son identité, et ne sera capable de raconter son histoire, que plus de 20 ans après….un homme qui, méprisé chez lui, et à son boulot, prendra la route en laissant sa voiture ses papiers, chéquier et carte bleu sur un parking, et des dizaine de mômes en rupture familiale, ils ont 18,20,22 ou 24 ans…..accompagnés de chiens;;;qu’ils soignent, aime et qui en retour, les protèges.
Je suis une « précaire », rien ne m’avait préparée à ça….et il suffirait de peu de chose, pour que je sois happée par la rue…pour cet homme, n’y a t’il pas de logement d’urgence?…la préfecture ne peux pas prendre en charge une chambre?….o encore n’y a t’il aucun bâtiment « réquisitionable » il est du bâtiment, contre des travaux, un propriétaire ne pourrait pas lui louer une maison habitable, mais à rénover ? juste quelques idées……des logements communals ou de gîtes loués que l’été, pourrait le dépanner?…le camping et le prêt d’une caravane…..lui offrir un semblant de sécurité.
le nombre de demandes de RSA augmente tous les jours. Le nombre de personnes qui sortent du RSA??? Trouvez l’erreur.
On vit « une époque formidable » ….comme le film du même nom avec Gérard Jugnot…la dégringolade est spectaculaire, et nous sommes bien impuissants, témoins consternés des politiques d’austérités successives…et le creux de la crise n’est pas encore la
On descend vite dans la précarité en 1975 aprés une séparation douloureuse et 2 enfants de 6 mois et 2 ans et demi j’ai vécu l’enfer je m’en suis sortie car à l’époque aprés un concours administratif j’ai réussie à me tirer la tête de l’eau ; Mais souvent je pense si c’était aujourd’hui qu’est ce que serait mon avenir et celle de mes enfants ; tous les jours je vois cette précarité s’agrandir et la détresse de ces gens . Comment faire pour les aider je me suis engagée dans le social mais ces année de peur , de chagrin ,me collent à la peau j’ai toujours ce sentiment d’angoisse et de solitude ; il faut se battre pour trouver des solutions dignes et respectueuses et pas de trop de discours la réalité chaque jour est trop présente . Merci Monsieur de votre publication et courage à cet homme.